00:00 - Europe 1 Matin - Il est 7h12 sur Europe 1, Dimitri Pavlenko vous recevez ce matin le directeur de l'Institut pour la justice.
00:06 - Bonjour Pierre-Marie Sève. - Bonjour Dimitri Pavlenko.
00:09 - Bienvenue sur Europe 1. Alors l'IPJ en groupe de réflexion sur les thèmes de la justice et de la sécurité.
00:16 Aucun fonds public perçu par l'IPJ. Quatre jours après le mortre de Thomas, 16 ans, dans cette salle des fêtes de Crépol.
00:22 Les gendarmes ont arrêté hier, on l'a dit, neuf suspects.
00:24 Visiblement, sept d'entre eux envisageaient de quitter la France, direction l'Espagne. L'auteur du coup de couteau mortel serait parmi eux, selon le procureur de Valence.
00:32 Alors c'est peut-être le dénouement policier de cette affaire. En attendant maintenant ses suites judiciaires.
00:38 Ce dont on va parler avec vous ce matin, c'est d'abord le bruit médiatique qui a déclenché cette affaire de Crépol, qui nous touche beaucoup, les Français.
00:45 Médiatiquement, ça a eu un énorme retentissement. D'après vous, pourquoi Pierre-Marie Sève ? Qu'est-ce qui nous parle dans cette affaire de Crépol ?
00:52 - Alors je pense pour plusieurs raisons. Moi, il y a une raison, la première que je vois, c'est la localisation.
00:57 C'est que ça a touché une fête de village. C'était le bal d'hiver à Crépol.
01:04 Les bals d'hiver, dans l'inconscient collectif français, c'est les endroits où il ne se passe rien de grave, où on ne peut avoir que de la légèreté.
01:11 Et c'est le petit bonheur du quotidien auquel tout le monde tient.
01:14 - Après, des bagarres de fêtes de village, ça a toujours existé, ceci dit Pierre-Marie Sève.
01:18 - Mais là, on a passé un palier, dans le sens où, je ne sais pas si vous l'avez vu, le reportage de cette dame, le témoignage de cette dame qui dit
01:26 "On ne va pas à une fête avec des couteaux de boucher et des couteaux de cuisine".
01:30 - On l'a entendu il y a quelques minutes sur Europe, tout à fait.
01:33 - Je pense qu'on n'est pas dans une bagarre classique de fêtes de village.
01:38 D'ailleurs, il y avait aussi des témoins sur place qui l'ont dit, que oui, ça arrive régulièrement des bagarres à la fin des fêtes de village,
01:45 mais là c'était différent, là c'était des gens qui étaient venus en découdre et qui étaient venus pour tuer, pour poignarder, pour frapper, pour faire du mal.
01:51 Et qui ont tué, qui ont blessé 20 personnes.
01:53 C'est quand même pareil, ce même témoignage qui dit qu'il y a des flaques de sang dans toute la salle des fêtes.
01:58 Je pense que, voilà, la localisation, le fait de toucher à ce petit oasis de tranquillité qui persiste encore malgré l'insécurité qui progresse dans toutes les grandes villes.
02:10 On a tous l'idée que quelque part en France, il y a des endroits où on ne va pas se faire agresser dans la rue, attaquer, etc.
02:17 Eh bien, peut-être pas.
02:18 - Alors dans le cas de Crépole, on a aussi cette configuration, donc une bande qui viendrait de la ville de Romance-sur-Isère, 35 000 habitants,
02:26 dans ce petit village de Crépole, 500 habitants seulement, les deux étant séparés d'une vingtaine de minutes de route.
02:33 Le lycéen Thomas, qui est mort à 16 ans, alors il était scolarisé dans un lycée à Romance-sur-Isère,
02:38 mais il y a cette image d'un débordement d'une violence urbaine sur la campagne également.
02:43 Pierre-Marie Sèvres ?
02:44 - Oui, et je pense que c'est vrai.
02:46 Je pense que désormais, toutes les zones, rurales ou pas, qui sont situées à une trentaine de minutes de voiture d'une zone urbaine, sont potentiellement des cibles.
02:56 Et à une trentaine de minutes de voiture, typiquement à Crépole, on est au milieu des champs.
02:59 Quand on regarde les photos, c'est au milieu des champs, des collines, on est déjà dans les massifs montagneux de la région.
03:04 Donc voilà, il y a une espèce de tentacule de toutes ces zones urbaines qui désormais concentrent les problèmes.
03:15 On est plus uniquement, pendant longtemps, typiquement les émeutes urbaines.
03:18 Pendant très longtemps, les émeutes urbaines, c'était la région lyonnaise et la région parisienne, surtout la région lyonnaise.
03:23 Aujourd'hui, on l'a vu pendant les émeutes de juillet dernier, ça touche beaucoup de petites villes.
03:27 - 500 villes ont été touchées, oui.
03:29 - Absolument, donc c'est énorme.
03:31 Et de ces petites villes-là, vous habitez à 30 minutes de ces petites villes-là,
03:36 vous êtes potentiellement touchés par des prédateurs, des criminels quelconques qui peuvent venir.
03:43 - Est-ce qu'on est dans un désert sécuritaire quand on parle de Crépole ?
03:46 Certains témoins ont dit que les policiers-gendarmes ont mis presque deux heures à arriver.
03:51 Le jeune Thomas, on l'a appris, est mort dans l'ambulance qui l'a mené au centre hospitalier,
03:56 qui se trouvait à près de plus d'une demi-heure de route.
03:58 Est-ce qu'on est dans un cas de figure où Crépole, village tranquille, mais un peu loin de tout,
04:02 loin des services publics ?
04:04 - Oui, alors je ne sais pas si on pourrait parler désert sécuritaire.
04:07 J'avais lu une note il y a quelques mois, intéressant, du service statistique du ministère à l'intérieur,
04:12 qui disait que 95% de la population française vit à moins de 14 minutes de trajet d'un commissariat ou d'une brigade de gendarmerie.
04:20 Alors, le problème, tout le problème, c'est que ça c'est en temps normal.
04:23 Le week-end c'est moins, la nuit c'est encore moins.
04:26 - C'est pas évident que la brigade soit pleine.
04:28 - Absolument.
04:29 Bon, de là à dire qu'on vit dans un désert sécuritaire, un autre exemple, cette même note nous disait que
04:34 le taux d'équipement pour 100 000 habitants était bien plus élevé dans les bourgs ruraux,
04:40 en tout cas dans les petites villes ou dans les bourgs ruraux, que dans les grandes villes.
04:44 Ce qui est aussi logique, on a plus d'habitants dans les grandes villes, il y a moins besoin de brigade en termes de mètre carré.
04:49 Mais donc, je ne parlerai pas de désert sécuritaire.
04:54 La fermeture, c'est qu'entre 2007-2016, on a 500 brigades de gendarmerie qui ont fermé sur le territoire.
04:59 Et donc les 200 dont nous a parlé Emmanuel Macron l'année dernière...
05:03 - Début octobre, l'annonce en a été faite, 238 brigades.
05:05 - Absolument.
05:06 - Donc une pour le nord de la Drôme, justement.
05:08 - Et bien, ça paraît bien peu par rapport à toutes les fermetures.
05:11 Là, je vous dis 2007-2016, mais il y a eu d'autres fermetures depuis 2016.
05:14 - Autre phénomène qui est documenté, alors au-delà du cas spécifique de Crépole,
05:17 c'est la dissémination de la narco-délinquance depuis les villes en direction des campagnes.
05:22 Ça avait été bien montré notamment dans un documentaire de notre confrère Frédéric Ploquin,
05:26 "La drogue est dans le pré".
05:28 Où l'on voit que la drogue, c'est une zone de stockage, c'est une zone de repli,
05:31 c'est une zone aussi de conquête commerciale pour des trafics de stupes qui viennent de la ville
05:35 et qui ont trouvé dans les campagnes un nouveau terrain d'expression.
05:39 - Oui, et moi je me souviens aussi d'un article dans le Figaro de Jérôme Fourquet
05:44 qui disait que dans l'Ardèche par exemple, vous avez 14 points d'île.
05:47 Dans l'Indre-et-Loire, vous en avez 15.
05:49 Donc c'est des départements où normalement on s'attend à une certaine tranquillité
05:54 et on n'a pas un, pas deux points d'île, on en a 14, 15, 16, voire parfois plus.
05:58 Donc ça c'est évident que c'est un vrai changement.
06:02 Et sur la nouvelle arrivée de la drogue dans les campagnes, vous l'avez cité,
06:07 notamment les méthamphétamines, on a tout ce qui est, cette mode américaine aussi
06:12 du fentanyl et des opioïdes de manière générale, donc l'héroïne,
06:15 tous les dérivés des opioïdes dont l'héroïne, qui touchent particulièrement la campagne,
06:20 les campagnes pauvres qui sont des territoires où vivent des gens vulnérables
06:24 avec des bassins d'emploi pas toujours très remplis.
06:28 Et donc oui, c'est une nouvelle donne évidente et qui permet de voir une fois de plus
06:33 que l'insécurité touche les grandes villes mais tout le territoire.
06:38 - Merci beaucoup Pierre-Marie Sèvres, le directeur de l'Institut pour la Justice.
06:42 C'était l'invité de Robyn. Bonne journée à vous.
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