- il y a 2 jours
Virginie Efira est l'invitée d'Alexis Morel pour la sortie du film "Soudain", du réalisateur japonais Ryūsuke Hamaguchi, qui lui a valu le prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes, décerné conjointement à l'actrice belge et à sa partenaire dans le film, Tao Okamoto.
Retrouvez « L'invité de 8h20 » sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien
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00:00Il est 8h20 !
00:02France Inter, Alexis Morel, le 6-9
00:07Vous l'avez déjà un peu entendu, bonjour Virginie Effira !
00:10Pardon, bonjour !
00:11Et merci de faire un détour par le studio d'Inter au cœur de l'été, avec les auditeurs et
00:15auditrices
00:15qui peuvent d'ailleurs nous appeler au 01 45 24 7000 et nous écrire sur l'appli Radio France.
00:21Soudain, votre dernier film sort après-demain, réalisé par le japonais Ryusuke Hamaguchi.
00:26Vous y partagez l'affiche avec l'actrice japonaise Tao Okamoto,
00:30ce qui vous a valu toutes les deux en mai dernier la consécration à Cannes, double prix d'interprétation féminine.
00:36Pour ce film qui fait du bien, moi je suis sorti de ces 3h15 en me disant « Waouh, qu
00:41'est-ce qui m'est arrivé ? »
00:42Alors, c'est ma première question, est-ce que vous, en sortant de ce tournage, vous vous êtes aussi dit
00:47« Waouh, qu'est-ce qui m'est arrivé ? »
00:48Oui, complètement !
00:49Je suis plutôt heureuse que ça soit un cercle vertueux en fait, quelque chose qu'on reçoit.
00:55Moi, j'ai reçu énormément de ce réalisateur, Ryusuke Hamaguchi, de la matière de son film,
01:00de la façon dont il nous a, même pas dirigés en fait, mais dont il nous a guidés tous ensemble
01:08pendant ce tournage,
01:10et puis que ça puisse aller vers les spectateurs.
01:12Je crois que là, il y a quelque chose d'assez beau qui se passe.
01:14Mais effectivement, c'est un film pas comme les autres dans ce qu'il est
01:17et dans la manière qu'il a eu de le raconter, dans ce que nous avons tous vécu.
01:21Alors, on va détailler ce que raconte ce film. Juste, vous avez parlé d'une expérience de vie, peut-être
01:27la plus forte de votre carrière à ce stade.
01:29J'ai pas fait complètement une parade, mais oui, peut-être.
01:33C'est plus qu'un tournage en tout cas.
01:34Ah oui, complètement, complètement. En fait, c'est comme si Ryusuke Hamaguchi, il avait cette matière dans ce film.
01:41Moi, ça démarre déjà quand je lis le scénario, il y a une matière qui est vraiment très, très, très,
01:45très forte.
01:46C'est-à-dire qu'il arrive à parler de choses, peut-être les choses les plus existentielles qui soient,
01:52les choses les plus difficiles aussi,
01:53mais avec une douceur qui est très forte et c'est comme si une matière théorique devenait complètement émotionnelle.
01:57Il y a déjà un truc presque un peu de l'ordre de la magie dans ce scénario.
02:01Et puis, dans sa façon de faire, c'est pas comme s'il allait diriger juste des acteurs.
02:05C'est comme s'il allait prendre vraiment toute l'équipe de ce tournage pour nous amener dans un inter
02:11-monde
02:12et mettre sa caméra au meilleur endroit pour voir ça.
02:14Et peut-être c'est le film où j'ai le plus compris que ce qui se passe en dehors
02:18des scènes était aussi important que les scènes en tant que telles.
02:23C'est-à-dire dans quelle disposition on est, qu'est-ce qu'on voulait raconter et comment le raconter.
02:27Il a une façon de travailler qui est assez inouïe.
02:31Donc, vous incarnez Marie-Lou, qui est directrice d'EHPAD, ultra investie,
02:35qui essaie d'améliorer la prise en charge de ses pensions,
02:38remettre un peu de dignité, de bienveillance, d'humanité et même, on va y revenir, d'humanitude
02:43dans un système qui manque de moyens, qui manque de bras.
02:46Elle frôle le burn-out jusqu'à sa rencontre fortuite avec Marie,
02:50metteuse en scène japonaise, atteinte d'un cancer incurable.
02:54Et là, va se nouer un lien très fort, une émulation intellectuelle aussi entre ces deux femmes.
02:59C'est un film tourné en grande partie en France, un peu au Japon,
03:02et en deux langues, en français et en japonais.
03:05Et vous-même, vous parlez partie en japonais.
03:14On s'arrête quand même là-dessus, parce que quand on regarde le film, ça paraît complètement naturel.
03:20Alors, je ne connais pas le japonais, je ne peux pas juger.
03:23Mais j'ai lu que vous aviez appris tout ça en quelques semaines.
03:28Effectivement, je suis arrivée plus tard que Tao, ma partenaire, sur le tournage.
03:33Et donc, c'est un scénario assez massif.
03:35On parle énormément en français et en anglais, n'importe où, et en japonais.
03:40Et Ryusuke m'a dit, avant que tu apprennes le texte et tout ça, j'aimerais que tu apprennes à
03:44lire le japonais.
03:45Et je me dis, mais il est complètement fou, comment on va faire et tout ça.
03:47Et du coup, j'ai appris un des alphabets iragana.
03:51En fait, ce qui est important avec lui, c'est de rentrer à l'intérieur des choses, c'est de
03:55les figurer.
03:56Et bon, pour rentrer à l'intérieur de cette langue, il faut d'abord comprendre les sons, donc d'abord
03:59à lire.
04:00Ensuite, il faut quand même un peu comprendre comment la grammaire fonctionne,
04:03pour voir aussi comment les émotions fonctionnent, c'est assez lié.
04:06Comprendre aussi une culture, pour dire quelque chose de légèrement caricatural, mais quand même un peu juste.
04:12Par exemple, c'est une culture qui a une forme de pudeur aussi.
04:16Donc, une façon de mettre une émotion dans une phrase.
04:19Par exemple, là, on a entendu une phrase que je dis,
04:20qui veut dire, j'ai été touchée.
04:23Si on veut lui donner plus d'intensité, c'est presque comme s'il fallait la resserrer.
04:28Il faut comprendre des choses comme ça.
04:31Et donc, oui, c'était en fait pour parvenir à être dans un état particulier,
04:35et non plus à représenter ou à jouer, mais être à l'intérieur, c'est-à-dire vivre les choses.
04:39Il y a un bagage théorique important.
04:41Le Japonais en faisait partie.
04:44Moi, j'ai de la chance d'avoir été une très mauvaise élève.
04:47Enfin, pas une très mauvaise, mais une mauvaise élève.
04:49Et donc, développer une légère culpabilité avec l'âge.
04:52Ou en tout cas, pas culpabilité, mais une envie de se dire pourquoi.
04:54Donc, de prendre un grand plaisir à étudier aujourd'hui, vu que je ne l'ai pas fait suffisamment avant.
05:00Du coup, il a fallu juste dégager du temps.
05:02La volonté, je l'avais quand j'ai reçu un cadeau pareil.
05:07On a envie d'être à la hauteur de ça.
05:09Et même chose, d'ailleurs, pour Tao Kamoto.
05:12Elle a dû apprendre le français, je crois.
05:14Et elle, comme elle arrivait un peu avant moi, quand je l'ai rencontrée,
05:16elle avait déjà des notions de français en dehors.
05:18Moi, je pouvais, une fois que j'ai appris mon texte, parler assez longuement japonais de capitalisme.
05:23Mais à Tokyo, je restais perdue.
05:24Tandis qu'elle, elle parlait…
05:26Elle parlait plus facilement de capitalisme que pour demander un café.
05:28Voilà, exactement.
05:30Alors, parce que justement, capitalisme, c'est un film poétique et politique.
05:34Et même très politique.
05:36Ces deux femmes, elles le répètent, elles veulent rendre possible l'impossible.
05:39Alors d'abord, pour les personnes âgées, je parlais donc, on est dans un EHPAD,
05:43ce manque de moyens, de personnel, des salaires trop bas, tout un système que votre personnage essaye de changer.
05:48Marie-Lou cite d'ailleurs dans le film le scandale Orpéa.
05:51Et là, je me suis demandé comment Amagouchi avait pu si bien cerner le problème franco-français
05:56autour de la dépendance, autour de la fin de vie.
05:59Parce qu'il est quand même pile dans le sujet, voire dans l'actualité.
06:01Oui.
06:02Alors, on peut se dire comme ça que ce serait quelque chose qui ne concerne que nous.
06:06Oui.
06:07Mais bien sûr que dans toutes les sociétés capitalistes, il y a ce problème de la prise en charge.
06:14Et notamment au Japon.
06:15Et notamment au Japon.
06:16Moi, j'avais une idée tout à fait pas dessus.
06:18Comme l'idée qu'on s'occupait des ancêtres, etc.
06:20Et c'est la même chose puisque c'est un pays capitaliste aussi.
06:23Après, sur sa façon de regarder la culture française, le système sociétal, politique français,
06:29c'est quelqu'un qui ne fait pas les choses à moitié.
06:33Donc, il y a un intérêt, une curiosité, un travail qui est fait en amont.
06:37Il est venu aussi sur sa direction en français d'ailleurs.
06:40Il a travaillé avec les acteurs en France en amont.
06:43Donc, il regarde ça.
06:44Mais quand on regarde le particulier, on a regardé le plus large aussi.
06:48Mais donc, il est extrêmement précis, oui.
06:49Vous aviez quelle connaissance, quel regard sur ce monde des maisons de retraite, la fin de vie, la prise en
06:56charge de nos aînés ?
06:57Le regard de quelqu'un qui écoute Inter, un peu moins l'été comme je vous l'ai dit tout
07:02à l'heure et j'en suis vraiment désolée.
07:03De quelqu'un qui est informé, disons que de manière plus personnelle.
07:08Moi, mon père est en Belgique, mais il aille dans le public, dans les hôpitaux publics.
07:12Ce n'est pas la même chose, mais il y a des choses très fortes en rapport sur le fonctionnement.
07:16Comment on fait ? Comment on se mobilise ? Où est-ce qu'on va chercher les forces ?
07:20Les restructurations, comment on fait ?
07:22Et ce sont des questions que j'ai déjà du coup entendues.
07:25Se battre contre un fonctionnement.
07:28Alors, c'est exactement ce que fait Marie-Lou.
07:30Avec le choix, elle, c'est de mettre en place les principes de l'humanitude.
07:35Qu'est-ce que c'est l'humanitude ?
07:36Donc, avant le tournage, nous, comme je vous ai dit, il a fallu prendre des cours de japonais, beaucoup,
07:42de manière assez intensive, mais aussi une formation humanitude.
07:45Et donc, c'est une façon de porter soin aux personnes âgées ou ayant des troubles cognitifs
07:50qui est à la fois assez simple et assez particulière.
07:53C'est-à-dire de prendre du temps.
07:54Il y a beaucoup l'idée dans le film de s'engager dans une relation humaine.
07:57Là, c'est pareil, c'est s'engager dans une relation avec la personne.
08:00C'est-à-dire, c'est une sorte de discipline.
08:04Je ne sais pas si on pourrait l'appeler philosophique.
08:06Par le regard.
08:07Par le regard, le toucher, la parole et la vertité.
08:10Regarder, c'est regarder les gens quand on leur parle.
08:12C'est leur offrir un vrai regard.
08:14C'est celui qui passe du temps, qui se met proche de l'autre.
08:17C'est toucher quand on parle aussi.
08:18C'est ne pas oublier l'aspect humain dans un rapport de soins.
08:26La verticalité, c'est de privilégier encore la station debout.
08:29C'est très concret pour le coup.
08:31Oui, c'est très concret.
08:32Elle se bat, Marie-Lou, contre l'idée qu'en EHPAD, on est tous alités.
08:36C'est un peu vrai.
08:38Il y a quelque chose aussi de se dire que ça va être plus simple comme ça.
08:43Il y a un risque de chute important au colmate, etc.
08:46Et que dans un fonctionnement global et à nouveau de rentabilité,
08:49puisqu'on est toujours face à une rentabilité, on fait au plus vite comme ça.
08:53Et cette méthode-là que Marie-Lou veut instaurer,
08:57elle doit lutter contre l'idée aussi que ça prend plus de temps.
09:00Et c'est vrai au départ, ça prend plus de temps.
09:03Il y a des résistances.
09:04C'est incarné notamment par une soignante très expérimentée
09:08qui nous dit que c'est bien beau votre théorie,
09:10mais moi, je n'ai pas le temps, on n'a pas le temps de faire tout ça,
09:13on n'est pas assez nombreux.
09:14On ne peut pas complètement lui donner tort.
09:16Bien sûr que non.
09:17C'est là que le film regarde.
09:19En fait, il part de ces questions-là pour regarder très, très, très large.
09:21C'est en ça que je dis qu'il est existentiel et métaphysique.
09:24Mais il y a aussi dans cette idée-là,
09:25quand elle se retrouve face à l'infirmière en chef qui dit des choses assez justes,
09:30tant qu'on reste bloqués sur ses propres…
09:32Et Marie-Lou, elle a ce désir d'humanité.
09:36Mais pour autant, dès qu'elle se bloque, qu'elle ne prend pas en charge la vie de l'autre,
09:40ou en tout cas qu'elle ne regarde pas l'autre elle aussi,
09:43comprendre ce fonctionnement, mettre à l'intérieur, les choses ne fonctionnent pas.
09:47Et on touche aussi plus largement, oui, à l'un de ces questionnements du film,
09:50qui est est-ce que tout ça reste de l'utopie, relève de l'utopie,
09:54ou est-ce qu'on peut rendre possible ce qui nous paraît impossible,
09:58même quand la situation paraît, alors peut-être pas désespérée, mais très complexe.
10:01Oui, oui, oui, complètement.
10:04Moi, je pense qu'on peut penser deux choses très contradictoires en même temps.
10:08Voir qu'une situation est désespérée et ne pas renoncer à vouloir la changer pour autant.
10:12Non, les deux choses sont, pour moi, presque liées.
10:16C'est-à-dire, si on constate, c'est comme vous, avec ce que vous annoncez tous les jours,
10:21on peut très bien se dire, écoutez les gars, là, c'est foutu, c'est pourri,
10:24on va lâcher le micro, merci, au revoir, on termine.
10:27Et en même temps, il y a quand même, et c'est admirable, des poussées de gens qui essayent,
10:33qui ont encore un espoir, on va les traiter de grands naïfs.
10:36Non, c'est la seule possibilité, finalement, de se sauver, c'est par l'autre.
10:40C'est dans cette idée de regarder l'autre, de le prendre en charge, de s'engager dans une relation
10:45humaine.
10:46Et comme ça, même dit, comme ça, moi, en dehors du film, je m'entends et j'ai presque un
10:48peu honte
10:48parce que je ne représente pas le film avec la grandeur qu'il a.
10:52Parce que comme ça, même quand je le dis, ça peut paraître un peu naïf.
10:54Et le film, par sa dimension aussi poétique, par sa forme, réussit de manière exceptionnelle.
10:59Mais je pense que c'est un réalisateur qui, pour moi, touche au génie, à transmettre cette chose-là.
11:07Et pas que de manière cérébrale.
11:07Oui, c'est très concret.
11:08Oui, c'est très concret.
11:09C'est pas que intellectuel.
11:10Et alors, toute cette réflexion plus largement sur le capitalisme,
11:14comment le capitalisme aboutit au déclin démographique,
11:16comment il dévoie la démocratie qui ne profite plus qu'à quelques-uns,
11:19comment ce système va finir par s'auto-détruire.
11:21Alors ça, c'est une scène très longue dans le film qui fait 15-20 minutes, je pense.
11:25Oui, c'est vrai.
11:25La nuit dans les pads.
11:27Et alors, je trouve qu'on est quasiment dans la démonstration universitaire, dans le cours d'amphi.
11:32Oui, oui.
11:32C'est une scène très intense.
11:34J'imagine que quand on lit un scénario, ça ne fait pas un peu peur, une scène pareille ?
11:37Ah non, au contraire, je m'excitais beaucoup.
11:39Non, peur, je n'ai jamais eu peur, en fait.
11:42Tellement, ah là là, j'étais en confiance avec lui.
11:47Mais c'est vrai qu'il y a quelque chose, au départ, de quand même, comment dire, très théorique.
11:54Un peu vertigineux, oui.
11:54Oui, vraiment passionnant, mais théorique.
11:58Comment est-ce qu'on va faire cette chose-là ? Comment est-ce qu'on la rend concrète ?
12:03Comment est-ce qu'il va y avoir du vivant ?
12:08Et donc, c'est vrai qu'elle fait toute une démonstration comme ça.
12:10Et moi, au départ, je la jouais un peu comme si on était dans Colombo.
12:12J'étais avec mon café, je me disais, ah oui, d'accord, donc tu veux dire que si et machin.
12:16Très bien, d'accord, ok.
12:18Mais évidemment que ça la fait rire, mais on n'est pas vraiment allé vers cette direction-là.
12:23Mais je pense que lui-même ne savait pas exactement comment tourner ça, en fait.
12:26C'est venu de, en faisant les choses, c'est des prises qui durent 15-20 minutes.
12:31Et si on se trompe à la moitié, on recommence depuis le début.
12:34Ah oui.
12:34Souvent, au cinéma, si on se plante pendant une prise et ça peut arriver, on redit.
12:39Enfin, ce n'est pas grave, finalement.
12:41Mais là, non.
12:42Là, il faut être à l'intérieur.
12:43Donc, il faut que ça compte, etc.
12:44Et donc, comme de nouveau d'une matière théorique, il va amener à de la mise en pratique tout le
12:48temps,
12:49c'est pour ça que le film produit quelque chose de très concret.
12:51C'est pour ça que là, moi, je suis hyper fière de ce film parce que souvent on dit
12:54est-ce que le cinéma change des choses ? Je ne sais pas très bien.
12:56Et là, moi, je reçois cette impulsion-là très forte.
13:00Donc, j'ai l'impression qu'il peut changer de manière presque physique avant d'être cérébrale.
13:05Et c'est à peu près la même chose quand on joue une scène comme celle-là.
13:08C'est-à-dire qu'on essaye de rendre les choses concrètes.
13:10Effectivement, il y a quelque chose du Colombo, du capitalisme un peu.
13:13On a une question pour vous au standard.
13:15Question d'Annie, bonjour.
13:17Oui, bonjour.
13:18Vous nous appelez de Paris.
13:19Bonjour, Annie.
13:20Et puis, bonjour à tous aussi.
13:22Alors, moi, j'aimerais poser deux questions.
13:25Alors, comment le metteur en scène vous a choisi et vous a-t-il choisi en premier ?
13:30Et ensuite, comment vous, vous avez choisi de jouer dans ce film ?
13:35Et je suis concernée parce que j'ai eu trois personnes qui étaient dans ma famille, qui ont été en
13:41maison de retraite.
13:42Voilà. Merci.
13:44Merci beaucoup, Annie.
13:44Merci, Annie.
13:45Alors, comment est-ce que j'étais choisie ?
13:47Alors, déjà, les acteurs, parfois, on n'est pas choisi en premier.
13:50Mais comme ils nous prennent tous pour des petites choses fragiles, les acteurs,
13:53ils ne nous disent jamais s'il y a quelqu'un d'autre qui avait été choisi avant mais qui
13:55n'a pas pu le faire ou quoi.
13:56Vous ne le saurez jamais.
13:57On ne le sait jamais.
13:58On peut le deviner après.
13:59Et ensuite, je ne sais pas.
14:01En général, je ne demande pas au metteur en scène pourquoi tu m'as choisi.
14:03Ça fait vraiment… Alors, dis-moi, donne-moi des petits compliments.
14:07Non, non.
14:08Mais j'avais terriblement envie de le faire.
14:10Et quand j'ai rencontré Roussokamaguchi et il y a quelque chose, ça a été partagé par toute l'équipe.
14:16Il y a une telle façon d'être avec l'autre que j'avais terriblement envie de le suivre.
14:20Et après, j'ai eu la chance qu'ils se disent qu'éventuellement, je pouvais…
14:26Enfin, éventuellement, j'espère qu'un peu plus qu'éventuellement, d'ailleurs, je pouvais interpréter ce personnage.
14:29Bref.
14:30Et moi, pourquoi je l'ai choisi ?
14:32Bien sûr, oui, Annie avait le sujet.
14:34Même si moi, je n'ai pas vécu personnellement ce que vous avez dit.
14:38J'ai une grand-mère qui a eu un Alzheimer.
14:39Donc, tout ça, je le connaissais, bien sûr.
14:41Mais je n'ai pas vécu comme vous.
14:44Je dirais que c'est toujours un film.
14:46C'est à la fois un sujet, mais parfois, on peut avoir un sujet comme celui-là et rater un
14:50peu le film.
14:51C'est-à-dire, c'est hyper difficile.
14:53Oui, on peut avoir des ambitions qui passent à côté.
14:55Oui, on peut faire un film social sur les bons sentiments et franchement, ça peut être très ennuyeux.
15:00Il n'y a pas de pathos dans ce film.
15:01Il n'y a pas de pathos.
15:02C'est un film, pardon, mais c'est comme si, je vais dire un truc un peu idiot, mais c
15:05'est comme si, en regardant la mort droit dans les yeux, on peut mieux voir la vie.
15:10Je dirais qu'il y a quelque chose comme ça dans ce film-là.
15:12Il regarde tous ces endroits-là, mais vraiment complètement.
15:14Et c'est ce qui donne une puissance vitale très, très forte.
15:16Alors, il n'y a pas de pathos, mais ce qui frappe aussi, c'est qu'il n'y a
15:19pas de cynisme non plus dans ce film.
15:21Ça manque dans le cinéma français.
15:23Voilà, c'est ce que j'allais dire.
15:24Ça manque des films sans cynisme.
15:27Moi, je ne suis pas contre le cynisme.
15:29C'est une des premières choses.
15:30Enfin, je trouve qu'il vaut mieux en avoir pour après percer quelque chose.
15:33De nouveau, on vient au contradictoire.
15:35Moi, j'ai une forme de cynisme et je crois que je suis une des personnes les plus espérantes qui
15:38soient en même temps.
15:42Le cynisme...
15:44Après, si on s'arrête au cynisme, là, c'est pauvre.
15:45Là, c'est pauvre.
15:46Là, tout seul, c'est rien.
15:49Mais c'est vrai que c'est intéressant qu'on est quand même dans un territoire du cynisme plus important
15:54peut-être qu'ailleurs.
15:55Et donc, c'est amusant que finalement, ce film, il le fasse ici.
15:58Mais il le fait aussi ici parce qu'il y a une tradition cinéphile du cinéma, du parler, du verbe,
16:05comme Romère, par exemple, évidemment, et qui permettait ça.
16:08Puisque je rappelle que le film, pardon, c'est tiré d'un échange entre une anthropologue et une philosophe japonaise,
16:13qui est un livre magnifique, magnifique, je ne pense pas qu'il soit encore traduit en français pour le moment,
16:17et qui s'appelle, bon, le titre comme ça est « Soudain, mon état pourrait se dégrader ».
16:21Une femme à qui on dit ça ? Qu'est-ce que c'est que ça ?
16:23« Soudain, mon état pourrait se dégrader ».
16:24Qu'est-ce qu'on fait avec cette phrase ?
16:26Marie dans le film « La metteuse en scène japonaise ».
16:29On va l'écouter rapidement, Ryusuke Hamaguchi, parler de sa méthode de travail avec vous.
16:33Elle est dingue.
16:33Moi, j'écris toujours ce que j'appelle des sous-textes.
16:37Ça peut être parfois des scénettes complémentaires ou ça peut être des sortes de fiches biographiques des personnages
16:42que je distribue à chaque comédien pour qu'il puisse avoir une sorte d'historique de son personnage avant de
16:47commencer à tourner.
16:48On a évidemment eu énormément de conversations, de discussions ensemble sur le film.
16:53On fait des lectures aussi du texte pour que vraiment le corps de l'acteur puisse être déjà imprégné du
16:59texte
17:00avant qu'il entre au plateau de façon à pouvoir se trouver dans cet état de détente et de confiance
17:05au maximum quand il arrive sur le film.
17:07Virginie Effira, vous l'avez dit, Hamaguchi a le don de faire ressortir la meilleure part de nous-mêmes.
17:13Oui.
17:13Dans le film, mais pas seulement dans le film.
17:15Non, non, non. C'est un mélange de croyances qu'il a en vous, d'exigences aussi.
17:20Et là, il ne dit pas tout dans l'interview parce que sa méthode de travail est folle.
17:23Quand il dit des lectures, ça semble assez banal.
17:26On fait des lectures. Non, non, non, non. Là, ce n'est pas ça.
17:28Ce n'est pas qu'on fait une lecture, c'est qu'on en fait 12 000 et qu'on
17:31les fait à plat.
17:32C'est-à-dire qu'il faut lire le texte comme une suite de chiffres.
17:35Et ensuite, imaginons que nous lisions ensemble ce texte.
17:37Je dois faire résonner votre grelot, si vous me permettez, qui se trouve 3 cm en dessous de votre nombril
17:43du côté de la colonne vertébrale.
17:45Et personne n'interroge « Quoi, le grelot ? Mon Dieu ! »
17:48Non, il parle de grelot. Du coup, ça existe.
17:50Et c'est une manière déjà de rentrer en lien.
17:52C'est-à-dire, sans jouer, on ne jouera jamais avant de tourner.
17:55Jamais. Mais le texte sera su.
17:57Moi, j'avais des textes de 20 minutes en japonais, c'était su.
18:01Même s'il me félicitait, il l'encouragait parce que c'est vrai, un travail assez conséquent.
18:05Il relevait toujours quand sur la prononciation, ce n'était pas encore tout à fait ça.
18:08Donc, il va y avoir un travail très, très important.
18:10Et quand il donne l'affiche du personnage, c'est les 17 questions du personnage.
18:14Ce n'est pas les 20 questions.
18:15Les 17 questions du personnage qui n'ont pas grand-chose à voir avec l'intrigue et tout ça.
18:20Mais c'est parfois aussi ce qui est intéressant, c'est comment le personnage ne répond pas.
18:23C'est une manière, pour le dire un peu vulgairement, de contourner presque le mystère, de ne pas vouloir trop.
18:28Et c'est quelqu'un qui réfute, et ça c'est génial aussi, tout le psychologique.
18:31Toute question psychologique, ça, non, il n'y a pas de...
18:34Et alors, je l'ai dit tout à l'heure, beaucoup de choses passent par le regard, par le dialogue.
18:37C'est un film de dialogue, évidemment, mais c'est un jeu assez sobre.
18:41Il n'y a pas d'artifice, il n'y a pas de grandes envolées lyriques.
18:44C'est compliqué de faire dans la sobriété ?
18:46Au départ, oui, un peu, mais je pense que...
18:50Oui, un peu, parce que...
18:52Tu te dis, tiens, comment...
18:54J'ai lu que vous aviez dit à un confrère, ça m'a fait rire.
18:57J'avais peur de débarquer avec mon côté belgique agricole.
18:59Ah oui, mais ça, c'est encore autre chose.
19:01Ça, c'est mon complexe personnel et tout ça, où je trouvais des choses belles, fines,
19:04et que moi, on se visualise toujours de manière un peu caricaturale.
19:07Donc moi, j'avais l'impression d'arriver avec mes gros sabots, que j'allais tout foutre en l'air.
19:11Mais bon, ça, ça a duré trois jours, heureusement.
19:12Après, j'ai arrêté de m'interroger sur moi.
19:16Mais non, faire des choses intérieures, en fait, c'est plus les ressentir.
19:20Voilà ce qui est super.
19:22C'est qu'en fait, il dirige beaucoup plus celui qui n'est pas filmé que celui qui est filmé.
19:27Celui qui écoute là, si on devait nous filmer tous les deux, il vous filmerez vous, en train d'écouter.
19:31Parce que la qualité de votre écoute va dépendre aussi de comment je suis.
19:35Il va vous mettre dans un état qui fond à un moment que vous allez être sans volonté.
19:39On ne va pas vouloir figurer.
19:41Je ne vais pas vouloir tout d'un coup montrer une émotion, etc.
19:44Je vais ressentir les choses.
19:45Et quand on ressent les choses, on n'est pas toujours dans une super démonstrative.
19:49Et vous l'avez dit, je rebondis, c'est la question que je voulais vous poser.
19:52C'est un film où l'on s'écoute, je trouvais.
19:54Ça fait du bien aujourd'hui, dans cet espace où l'on s'écoute.
19:58Et puis, il y a cette relation entre ces deux femmes.
20:01C'est quoi qui se joue ?
20:02C'est de l'amitié, c'est de l'amitié très forte et c'est une émotion intellectuelle.
20:05Un moment, si c'est très personnel ou pas, mais on se demande même si ça ne va pas aller
20:09plus loin.
20:09Je ne sais pas si vous vous êtes posé la question.
20:12Ah oui, complètement, complètement.
20:13Alors, je crois qu'en fait, le aller plus loin, c'est là où va le film.
20:16Le aller plus loin, c'est que c'est une amie totalement absolue.
20:19Moi, après, l'acteur, il a le droit à voir son secret.
20:22Moi, quand je regardais Marie, donc ma partenaire, Taoto, j'y mettais du désir.
20:29Mais il ne l'avait jamais.
20:30Et même quand j'ai regardé le film, je me dis, avec quoi, je suis venue, on est vraiment dans
20:34autre chose.
20:34Mais moi, moi, clairement, il y avait ça.
20:36Et je lui ai dit d'ailleurs, un mois après, je lui ai dit, moi j'avais ça.
20:38Il me fait, s'il y avait ça en toi, c'est qu'il y avait ça.
20:41Il ne dirige jamais sur, oh, il faut que tu joues un peu plus fâché ou un peu plus ceci.
20:45Jamais, jamais.
20:46On est totalement libre.
20:47Donc, si moi, je regarde sa nuque plutôt que regarder par terre, c'est mon choix.
20:52Mais ce qui est certain, c'est que le corps intervient tout le temps aussi,
20:55dans leurs relations à toutes les deux, mais aussi dans l'idée de s'engager dans un rapport à l
21:00'autre.
21:00On a parlé tout à l'heure du regard de parole, mais il y a aussi le toucher.
21:03Il y a aussi le toucher avec les personnes âgées.
21:04Bien sûr qu'il y a aussi le toucher entre ces deux femmes.
21:06C'est une dimension importante.
21:07Plus les symptômes, plus la maladie de Marie s'aggrave, plus cette relation,
21:10elle s'intensifie.
21:12Oui, bien sûr, mais il y a aussi l'idée de la brièveté déjà mise dedans,
21:20mais qui n'empêche pas quelque chose de très large et de très grand l'arrivée.
21:25C'est comme le fait que le film s'appelle Soudain et qui dure quand même 3h15.
21:29Mais je voudrais qu'on dise, parce que moi j'ai peur comme ça,
21:31quand on parle des sujets durs et tout ça avec de la purée.
21:33Ça peut faire peur.
21:34En fait, évidemment, mais c'est plus crédible si vous le dites vous,
21:37parce que moi je joue dans le film.
21:38Je trouve qu'elle passe.
21:39Ah oui, oui.
21:40Je peux le confirmer.
21:41Vous ne parlez pas sous la menace.
21:42Je l'atteste.
21:42Non, vous ne m'avez rien demandé avant.
21:44Je confirme que ces 3h, elles passent relativement vite.
21:46Oui, parce qu'on est plongé dans quelque chose.
21:49Parce qu'on est plongé et il y a un rapport au temps qui est japonais,
21:51mais qui est aussi très propre à ce film qui est différent.
21:53Alors justement, comment on sort après un tel tournage ?
21:56Comment on passe à autre chose ?
21:57Comment on se remet dans autre chose, dans un autre projet ?
22:00De toute façon, il faut se remettre à autre chose.
22:01Il n'y a pas trop le choix.
22:02On ne se dit pas, tiens, on ne va pas rester.
22:04Je n'ai pas dit à mes enfants et à mon amoureux.
22:08Tous à Tokyo.
22:08Tous à Tokyo.
22:13En fait, ça va mieux après, parce qu'on a ça avec soi.
22:17Est-ce que ça peut influencer vos proches choix de scénario ?
22:21Maintenant que vous pouvez jouer en japonais, vous pouvez tout imaginer.
22:28Je ne sais pas.
22:29C'est à la fois bien et moins bien dans le sens où il y a quelque chose.
22:33Il y a une telle réflexion de ce metteur en scène sur la façon de faire ensemble.
22:36Parce qu'un acteur, vous voyez, c'est sa possibilité de s'ouvrir et d'éventuellement
22:41pouvoir donner quelque chose.
22:42Ça dépend d'un dispositif qui est mis sur un tournage plus classique, où tout est découpé,
22:49plus marqué au sol.
22:50On n'aura pas cette liberté-là.
22:51Évidemment, c'est un guide pour la suite et c'est difficile de retrouver des projets.
22:56Mais ce n'est pas grave.
22:57J'ai lu qu'il y a un projet totalement différent.
22:59Une série pour Disney+.
23:00Ah, génial !
23:00Où vous incarnez une animatrice télé, tiens, tiens.
23:03Oui, j'avais très envie de ça.
23:04Mais oui, je connais cette chose-là.
23:05Ben oui, de revenir à vous.
23:06Et j'en connais les joies et j'en connais le pathétisme.
23:09Et donc, de nouveau, finalement, il n'a rien à voir avec ce cas-ci, c'est celui
23:13de la relation.
23:16Moi, j'ai rencontré, il y a quelques années maintenant, une femme qui s'appelle Camille
23:20de Castel, qui avait écrit « Le bureau des légendes » avec Éric Rochand.
23:25On a fait une série et c'est vraiment quelqu'un.
23:26Voilà, c'est ça.
23:27C'est quelqu'un qui me dit qu'il y a des choses à faire ensemble sur ce qu'elle
23:30était, comment elle était.
23:31Et du coup, elle m'a proposé cette série.
23:34Là où je joue une animatrice de télé qui n'a absolument pas les possibilités
23:37empathiques de Marie-Lou.
23:39Je dirais même que c'est l'inverse.
23:39Pas la retenue non plus.
23:40Si je puis m'exprimer ainsi.
23:42Et ça va savoir dans les journaux.
23:44Et donc, la série va regarder la chute des privilèges.
23:48C'est assez drôle, c'est très cruel.
23:49Mais vous voyez, là, il y a aussi l'intérêt, c'est réalisé par les frères
23:51Bookerman.
23:52Il y a un intérêt parce que de nouveau, il y a une envie de faire des choses ensemble.
23:55J'ai une dernière toute petite question d'inquiétude qui remonte à Cannes.
23:58Quand vous avez reçu le prix d'interprétation, il y avait le trophée pour deux.
24:01Qui a gardé le trophée ?
24:03Alors, dans un premier temps, comme tu as rentré à Tokyo et tout ça,
24:06j'ai laissé reprendre.
24:07Mais c'est bien que j'ai dit, les gars, il faut la deuxième.
24:11Et elle est arrivée, mais il y a peu de temps.
24:12Bon, on est rassurés.
24:13Merci beaucoup Virginie Effira.
24:16Soudain, Ryusuki Yamaguchi, c'est donc en salle.
24:18Mercredi, bonne journée.
24:20Bonne journée.
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