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  • il y a 2 semaines
Les débats de l'été avec Vincent Laforge, médecin urgentiste durant 40 ans au SMUR Marseille

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##LE_FACE_A_FACE_ETE-2026-07-31##

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Transcription
00:00On est ensemble pour un nouvel entretien sur Sud Radio. Nous recevons Vincent Laforge. Bonjour.
00:06Bonjour.
00:07Alors Vincent Laforge, vous êtes médecin urgentiste et ensemble nous allons parler de fusillades, de suicides, d'accidents,
00:13mais aussi de naissances de misères sociales forcément.
00:16Vous avez écrit « Du sang sur les mains » aux éditions Marreuil.
00:20Alors ce sont les collections Jacques Dallest du coup.
00:23C'est du coup avec Jacques Dallest que vous avez écrit et vous a proposé d'écrire cet ouvrage.
00:28C'est grâce à Jacques Dallest que j'ai écrit cet ouvrage parce que ça faisait partie des projets très
00:33vagues
00:33et que j'avais depuis longtemps en me disant « Ah, ça serait quand même bien de raconter ces histoires
00:39»
00:39parce que c'est quand même original.
00:41Et puis Jacques m'a mis le couteau sous la gorge en me disant « Écoute, il faut que tu
00:44rendes quelque chose pour le mois de mai ».
00:46Donc j'avais une deadline et ça m'a beaucoup incité à écrire.
00:50On rappelle qu'il est un grand magistrat français.
00:52Alors vous avez été affecté durant 20 ans au bataillon des marins pompiers de Marseille.
00:57Vous êtes membre de la compagnie nationale des experts en armes et en munitions.
01:01Et désormais vous êtes réserviste à la brigade des sapeurs-pompiers de Paris.
01:05Et vous publiez en 2019 « Le chair et le plomb »
01:09où vous protégiez votre expertise qui est reconnue en expertise balistique lésionnelle.
01:16Et cette fois vous revenez avec ce livre dans lequel vous aviez envie de faire découvrir
01:20« Le quotidien d'un médecin urgentiste ».
01:22« Du sang sur les mains », c'est le titre de cet ouvrage.
01:27C'est le sang de qui Vincent Laforge ?
01:29Alors c'est un peu une provocation.
01:31Il fallait qu'il y ait du sang sur le titre.
01:34J'ai trouvé ça.
01:35C'est le sang au sens littéral.
01:37Parce que j'ai souvent eu du sang effectivement sur les mains.
01:41Je pense en particulier à une histoire d'accouchement
01:44où j'ai eu du sang dans les gants et des débris placentaires.
01:49Puisque j'ai fait une révision utérine en introduisant ma main dans l'utérus de la patiente
01:54qui faisait une hémorragie de la délivrance.
01:56Et donc il fallait masser l'utérus pour évacuer tous les morceaux qui font saigner.
02:02Et voilà.
02:03Donc c'est pour ça que c'est...
02:04C'est au sens propre.
02:06Au sens propre, exactement.
02:07Et on imagine que ça marque.
02:09D'ailleurs on va beaucoup en parler de la psychologie d'un médecin.
02:11Ce que vous avez traversé finalement en 40 ans de carrière.
02:15Dont 20 ans avec le SMUR du côté de Marseille.
02:17Avec les marins pompiers de Marseille.
02:19Alors pour être clair, vous n'étiez pas urgentiste à l'hôpital.
02:22Mais au sein du service mobile d'urgence de réanimation.
02:25Ce qu'on entend dans le commun des mortels c'est le SMUR.
02:29Vous allez sur site et vous intervenez sur site.
02:32Ou alors dans le véhicule, c'est ça ?
02:33Alors le SMUR a deux activités principales.
02:37C'est ce qu'on appelle le primaire.
02:39Le primaire c'est qu'on va à domicile chez les gens, sur la route, bref.
02:43Et la deuxième activité c'est le transport secondaire d'hôpital à hôpital.
02:48Alors souvent en hélicoptère.
02:49Mais bon ça peut être en ambulance.
02:51On peut aller chercher des gens à Briançon.
02:55Moi qui travaille à Marseille.
02:57De Marseille à Briançon.
02:58Mais en hélicoptère on gagne...
03:00Ah oui en hélicoptère vous trichez un peu.
03:023-4 heures à l'aller plus rapide que le commun des mortels.
03:04Donc c'est quand même plutôt sympa.
03:06Voilà donc il y a beaucoup, toute la veille d'adurance est couverte dans la mesure du possible par l
03:11'hélicoptère.
03:12Quand la météo le permet.
03:13Voilà donc c'est ces deux choses.
03:16Le plus intéressant c'est quand même le primaire.
03:18Puisqu'on arrive sur un patient qu'on ne connaît pas.
03:21Il faut réfléchir vite.
03:23Et puis voilà.
03:24Donc ça c'est le secondaire.
03:26Il faut quand même faire attention, très attention dans le secondaire.
03:28Parce qu'on peut tomber sur des erreurs médicales.
03:31Et c'est à nous de les, dans la mesure du possible, de les corriger.
03:34Alors c'est quoi le quotidien d'un médecin urgentiste qui est affecté pendant 20 ans en bataillant des marins
03:40pompiers de Marseille ?
03:41On va où ? On fait quoi ? On rencontre qui ?
03:43On va dans Marseille et dans les communes alentours.
03:47Alors ça peut, tout est possible.
03:48Ça peut être, c'est majoritairement des interventions de ville.
03:53comme à la brigade des sapeurs-pompiers de Paris.
03:56Mais ça peut aussi être des interventions dans les collines, dans les calanques.
04:00J'ai fait des interventions suspendues au bout d'une corde.
04:04Et ça ne m'a pas beaucoup plu.
04:05Mais bon, il faut le faire.
04:06Pour quelle raison concrètement ?
04:08Pour aller chercher quelqu'un qui s'était cassé la figure,
04:10qui était polytraumatisé en bas d'une voie.
04:13Bon, ben voilà.
04:14Il faut y aller, il faut y aller.
04:15Donc on est formé pour ça.
04:17On a ce qu'on appelle des interventions en milieu périlleux.
04:22Donc on apprend à faire des rappels.
04:24On apprend à être autonome sur une corde.
04:26Mais enfin, bon, ce n'est pas trop mon karma.
04:29Et puis autrement, ça peut aussi être en mer.
04:32Moins souvent, bon, il y en a à Marseille, il y a des îles.
04:35Il y a l'archipel du Frioule où il y a des gens qui habitent.
04:38Il y a une petite communauté d'une centaine de personnes en hiver.
04:41En été, il y a beaucoup plus de monde.
04:43Il y a plusieurs milliers de personnes.
04:44Et il peut arriver qu'on soit appelé sur une crise d'asthme,
04:50sur un traumatisme, parce que c'est un îlot assez rocheux
04:54et donc les gens se cassent la figure,
04:57pour la chute d'un ouvrier au château d'If.
05:00Bon, ça c'est...
05:02Et puis la majorité des interventions sont des interventions
05:05tout à fait classiques de ce mur.
05:07Bon, on a un peu la cerise sur le gâteau
05:09avec les calanques et la colline.
05:13Alors, il y a des belles histoires que vous avez pu traverser.
05:16Et puis, elle est moins belle aussi, le quotidien d'un médecin.
05:19Est-ce que c'est ça ?
05:20Est-ce que c'est des fois de passer du jour au lendemain,
05:23même dans la minute, du rire aux larmes,
05:25de la lumière au néant en un fragment de seconde ?
05:29Non, pas vraiment, parce que nous, on reste très professionnels.
05:33Donc, je pense que le rire et les larmes n'ont pas vraiment leur place dans l'immédiat.
05:38Le rire et les larmes, ça intervient peut-être le lendemain
05:41quand on discute avec les copains.
05:42Et il y a une très, très grande importance des copains.
05:47On se retrouve...
05:49Oui, c'est ça.
05:49On se retrouve à 3-4 médecins pour le petit-déjeuner
05:52avec éventuellement les infirmiers, les conducteurs de ce mur.
05:56Et on discute un peu.
05:58Qu'est-ce qui s'est passé ?
05:59Qu'est-ce que tu as fait, toi ?
06:00Ah bon, moi, je n'aurais pas fait comme ça.
06:02Mais qu'est-ce que tu penses ?
06:03Est-ce qu'on a le droit ?
06:03Est-ce qu'on peut tel produit ?
06:05T'en as fait combien ?
06:06C'est à la fois un défouloir, vraiment une catharsis
06:12parce que ça fait du bien d'en parler.
06:16Oui, bien sûr.
06:17Moi, je n'ai jamais eu besoin de soutien psychologique
06:20parce que...
06:21Je ne dis pas que ce n'est pas utile,
06:22mais parce que j'en avais parlé,
06:24je l'avais exprimé avec mes camarades, mes amis
06:28et ça m'avait libéré.
06:31C'est une vraie question qu'on va aborder ensemble,
06:34docteur Vincent Laforge,
06:35sur comment finalement, en tant que médecin,
06:37on traverse ces moments difficiles,
06:39on sauve des vies,
06:40mais des fois, c'est un petit peu compliqué
06:41et on ramène un peu aussi ces problèmes
06:43des fois à la maison
06:44et des fois dans son intime personnel.
06:47Alors, vous évoquez dans le livre
06:48des fusillades, des suicides, des accidents absurdes.
06:50Vous avez travaillé du coup 20 ans sur Marseille.
06:53On pense directement au quartier nord de Marseille,
06:55au plus proche des narcotrafiquants.
06:57On imagine que vous avez vu
06:58beaucoup de blessés par balle aussi,
07:00beaucoup de drogues.
07:02On imagine un climat pesant, stressant.
07:05Mais quand il faut y aller, il faut y aller.
07:07Alors, stressant, oui et non.
07:10Parce que, bon, oui,
07:11parce qu'on arrive dans une cité,
07:14les choux vont nous faire ouvrir
07:16l'ambiance de réanimation.
07:17Ah pour, on vous ouvre, quoi.
07:18Ah oui, ils ouvrent les ambiances de réanimation
07:20pour voir s'il n'y a plus personne dedans,
07:22s'il n'y a pas des flics qui sont dedans.
07:24Malgré l'urgence, ils font attention à ça.
07:26Voilà, bon.
07:26En revanche, ils sont quand même assez aidants
07:28parce que quand on leur dit
07:30on va voir Madame X,
07:32oui, c'est bâtiment C, quatrième étage.
07:35Je t'emmène si tu veux, monsieur.
07:37Et vous n'avez pas peur ?
07:38C'est quand même une situation
07:39qui est complètement dingue.
07:40Oui, non, on n'a pas peur parce que...
07:44Vous êtes concentrés sur ce...
07:45Oui, on est concentrés.
07:46Et puis, on n'a jamais eu de gros problèmes.
07:49Il y a eu des véhicules cassés,
07:50il y a des choses comme ça.
07:51Mais on n'a jamais eu
07:54ou très peu de violence avec les personnes.
07:58C'est aussi à nous d'être suffisamment
08:02fluides et diplomatiques
08:03pour que ça se passe bien.
08:05J'ai un collègue qui était intervenu
08:07dans une cité où il y avait des manouches.
08:11Et il a annoncé à la famille
08:13que la personne était décédée.
08:15Il l'a annoncé, pas brutalement,
08:19mais...
08:20Un peu...
08:21De manière claire.
08:22Il a dit ça comme ça.
08:23Bon, il s'est pris une droite.
08:25Je pense que ce n'est pas ce qu'il fallait faire
08:27parce qu'il faut le dire...
08:28Moi, quand je travaille sur un arrêt cardiaque,
08:31j'aime bien prendre quelqu'un de la famille avec moi
08:34qui assiste à ce qui se passe,
08:36qui voit l'évolution.
08:37On lui dit, voilà, le cœur est arrêté.
08:39On fait tout ce qui est possible
08:41pour le faire repartir.
08:42Ça va marcher ou ça ne va pas marcher.
08:43Et au fur et à mesure,
08:45on l'accompagne
08:46et il nous accompagne
08:47dans la démarche de soins.
08:49Et puis, quand on arrête,
08:52il comprend beaucoup mieux
08:53ce qu'on fait.
08:54Il comprend beaucoup mieux
08:54pourquoi on arrête,
08:55parce que ça ne repart pas,
08:56parce que le patient est toujours par terre.
08:58Et ça va être un allié
09:00pour expliquer au reste de la famille.
09:01Est-ce qu'on a le temps,
09:03quand on arrive sur une scène d'horreur
09:05ou une scène de catastrophe
09:06ou une scène d'ailleurs de semi-urgence,
09:08de se demander pourquoi ?
09:10Pourquoi cette situation ?
09:11Par exemple, sur des règlements de comptes,
09:14pourquoi cette terrible proportion humaine
09:19a créé la catastrophe aussi ?
09:21Ou alors, on intervient et puis on n'a pas le choix ?
09:24On intervient et puis on n'a pas le choix.
09:26Mais par contre, on va en discuter après.
09:29D'abord, on regarde dans le journal
09:30qui est-ce qui s'est fait descendre.
09:32On a besoin de comprendre quand même.
09:33On a besoin de comprendre.
09:34Bien sûr, quelle arme a été utilisée ?
09:38Combien de coups ils ont tirés ?
09:40Ils étaient combien ?
09:43Mais sur le moment,
09:45on a plein de choses à faire.
09:47Il faut s'assurer que la personne
09:48est effectivement décédée.
09:50Heureusement, il y en a quand même
09:51quelques-uns qui s'en sortent.
09:52Bon, pas beaucoup.
09:53Mais bon, ça peut arriver.
09:55Donc voilà, on est pris.
09:58Je ne vais pas parler d'une espèce de tunnel.
10:00Mais bon, on doit être professionnel.
10:04Puis on a été formé pour ça.
10:06Vous avez été formé pour ça.
10:07Mais est-ce que vous avez l'impression
10:08de vivre dans le même monde finalement
10:11que nous, j'ai envie de dire ?
10:13Parce que vous voyez la souffrance.
10:15Vous voyez, même j'ai envie de dire,
10:17pour être cru, la connerie humaine.
10:18Ah oui, ça, on en a à voir.
10:20Là, j'ai l'exemple d'un type
10:22qui était dans sa cave,
10:23dans une cave de cité,
10:24qui réparait son booster,
10:26qui réparait le carburateur du booster
10:28et qui allumait une cigarette.
10:31Excellent idée.
10:31Voilà.
10:32Il a été brûlé à 99%.
10:36On se dit, mais pourquoi est-ce qu'il a fait ça ?
10:40Il y a aussi des gens qui avaient,
10:42pour aléser un pot d'échappement,
10:44ont utilisé un obus de 37 mm.
10:47Mais l'obus de 37 mm,
10:48il était sur la cheminée depuis la guerre de 14,
10:51puisque c'était les obus utilisés
10:52par l'armée française.
10:55Eh bien, il a très bien marché.
10:57Il y avait deux morts déchiquetés, brûlés.
11:00Voilà, bon, là, les bras en tombent, quoi.
11:03On dit, bon, bah, ouais.
11:04Mais par contre, on ne sait pas toujours,
11:06sur le moment,
11:09très fréquemment,
11:10surtout quand c'est des grosses interventions
11:11où il y a beaucoup de victimes,
11:13on ne sait pas très bien ce qui s'est passé.
11:15Mais ce n'est pas notre problème, à la limite.
11:17C'est bien qu'on le sache.
11:20Notre problème, c'est de s'occuper des gens.
11:22Après, on verra.
11:22– Restez avec nous sur Sud Radio.
11:25On va se poser la question
11:27au milieu de cet océan de larmes et de sang
11:30qui a pu exister dans votre quotidien.
11:32Il y a quand même de beaux moments.
11:34Vous parlez notamment de naissances improbables.
11:36Restez avec nous.
11:37On est avec Dr Vincent Laforge
11:39du « Sang sur les mains »
11:41aux éditions Marais Éditions.
11:42On est avec Vincent Laforge
11:44et on continue à parler de votre ouvrage
11:46du « Sang sur les mains »
11:47aux éditions Marais Éditions.
11:49C'est le quotidien d'un médecin urgentiste.
11:51Et vous avez travaillé aux côtés
11:52des marins-pompiers de Marseille
11:54notamment pendant 20 ans.
11:56Vous avez été au cœur
11:57de cette machine de la violence
11:58et notamment à Marseille.
12:00Une des villes d'ailleurs
12:00qui souffrent le plus
12:01de ces règlements de compte.
12:04Est-ce que vous avez vu
12:06une violence qui augmente
12:08des armes lourdes
12:09notamment de plus en plus présentes ?
12:10Vous qui êtes spécialiste
12:11notamment en balistique.
12:13L'âge des victimes.
12:14Qu'est-ce qui a changé
12:15depuis 40 ans ?
12:16– Il y a un être
12:17rajeunissement de l'âge des victimes.
12:19Il y a eu des mineurs,
12:20il y a des gamins de 16 ans
12:21qui se font descendre
12:22à la Kalachnikov.
12:23Ce qui n'existait pas
12:24quand j'ai fait mon service militaire,
12:26c'était au début des années 90.
12:28C'était quand même généralement
12:29des vieux chevaux de retour
12:30qui s'expliquaient entre eux.
12:31Et ils s'expliquaient
12:32au col de 45,
12:33c'est-à-dire aux pistes automatiques.
12:36Il y a un changement
12:40je dirais à partir
12:41du début du siècle,
12:42du XXIe siècle,
12:45avec une explosion des cas
12:47quand il y a eu la guerre
12:47entre la DZ Mafia et Yoda.
12:49– Sur les deux grands marseillais.
12:51si mes souvenirs sont bons,
12:53où là, il y a eu
12:54une cinquantaine de morts
12:55et avec des gamins
12:57qui tiraient sur des gens
12:58qui n'étaient pour rien.
12:58Donc il y a eu
13:00une élève infirmière
13:01qui s'est fait descendre
13:01chez elle
13:02par une balle perdue.
13:03Ça, c'était inimaginable
13:05dans les années 80-90.
13:08– Et pourtant,
13:09il y avait déjà
13:09une mafia marseillais
13:10qui existait
13:11et ça a changé.
13:12– Oui, mais c'était
13:13le milieu corse.
13:14C'était ce qu'on s'expliquait
13:18entre hommes.
13:20– Au milieu de cet océan
13:22de larmes et de sang
13:25dont vous parlez
13:25dans votre ouvrage,
13:26docteur Vincent Laforge,
13:28est-ce qu'il reste
13:29des beaux moments quand même ?
13:31– Oui, les beaux moments,
13:33c'est quand les gens
13:34s'en sortent.
13:35Il y a des belles réussites.
13:38Même parfois très simple,
13:39le fait de resucrer
13:40une hypoglycémie
13:41qui était dans le coma
13:43avec une famille
13:44qui était éplorée
13:44parce qu'ils pensaient
13:45qu'ils étaient morts.
13:46Là, on met une perfusion
13:48et on met un peu de sucre
13:50et hop, ils se réveillent.
13:52Ça fait plaisir.
13:52Et puis on le laisse
13:53à la maison
13:53avec un plat de nouilles
13:54pour qu'ils mangent
13:56des sucres lents.
13:57On a bien fait notre boulot.
13:58– Et des fois,
13:58ça suffit
13:59à vous faire sourire à nouveau.
14:00– Ça peut sourire.
14:02Ça sourit.
14:02C'est satisfaisant
14:04intellectuellement.
14:05Et puis après ça,
14:06il y a quand même
14:06des interventions.
14:08Généralement,
14:09les accouchements
14:09se passent bien,
14:10sauf cas très particulier.
14:12– D'ailleurs,
14:12quand vous parlez
14:12des accouchements,
14:13puisque les accouchements
14:14aujourd'hui,
14:15ce n'est pas quel est le chiffre
14:16d'ailleurs,
14:16mais une très grande majorité
14:18se passent en hôpital.
14:19Mais en tant que SMUR,
14:21vous avez été confronté
14:22à des naissances.
14:23C'est-à-dire qu'encore aujourd'hui,
14:25des femmes accouchent
14:26chez elles ?
14:27– Alors moi,
14:28j'ai évalué
14:28en 40 ans de carrière,
14:29j'ai dû faire
14:29200 accouchements
14:30à domicile.
14:30– 200 accouchements,
14:31OK.
14:32– Donc oui,
14:33alors c'est surtout
14:34effectivement dans des milieux
14:37sociaux défavorisés,
14:38très défavorisés.
14:40Souvent dans les cités,
14:41il y a une cité à Marseille,
14:42on y va,
14:42on sait que c'est quasiment
14:43pour un accouchement.
14:44Et un accouchement
14:45chez les Comoriennes,
14:46c'est…
14:46– C'est quelle cité ?
14:47– C'est les Rosiers.
14:48Les Rosiers,
14:49c'est une cité.
14:49– Et c'est notamment
14:50la communauté comorienne
14:51qui accouche ?
14:52– Alors maintenant,
14:53il y a aussi des règlements
14:53de comptes,
14:54donc on a un peu tout.
14:55Mais bon,
14:56généralement,
14:56ça se passe bien.
14:57Ce qui, à la limite,
14:58peut être le plus triste,
15:00c'est qu'il y a
15:01certains accouchements
15:02où il n'y a pas de joie.
15:04La mère n'est pas contente
15:06parce que c'est le 9e,
15:0812e, 13e
15:09et qu'elle s'en fout un peu.
15:11Et on peut la comprendre,
15:12c'est tous les ans
15:13elle accouche,
15:14elle commence à en avoir
15:15un peu marre.
15:16Et puis des gamins,
15:17il y en a partout
15:17dans la maison,
15:18ça sort de sous les lits,
15:19ça sort de…
15:19Voilà.
15:20Donc c'est…
15:21ça, c'est un peu triste.
15:23Mais à côté de ça,
15:23les accouchements
15:24qui se passent bien,
15:25qui ne sont pas forcément attendus.
15:26Moi, j'ai à l'esprit
15:30un accouchement
15:30dans un bel appartement
15:32de la rue Mont-Grand
15:33à Marseille,
15:34très chic,
15:36avec une gamine de 16 ans,
15:38un peu boulotte,
15:38qui se tordait de douleur
15:40sous le piano,
15:41à que,
15:41à demi-queue de concert,
15:42quand même, c'était…
15:43Voilà.
15:44Et la mère qui me dit
15:45« Mais docteur,
15:45je ne comprends pas
15:45ce qui lui arrive,
15:46elle a mal au ventre
15:47et elle a très mal,
15:48elle s'est cachée
15:49sous le piano. »
15:50C'était un déni de grossesse ?
15:51Voilà.
15:51Donc on arrive,
15:53j'obtiens,
15:53j'ai dit à tout le monde
15:54de sortir
15:55parce que j'avais
15:55une petite idée,
15:56j'obtiens de la jeune fille
15:59de l'examiner
16:00et puis là,
16:01je n'ai même pas eu besoin
16:02de mettre les doigts,
16:03les cheveux étaient à la vulve.
16:04Elle me dit
16:05« Bon, ben voilà,
16:06tu es enceinte,
16:06tu es à couche. »
16:18Elle m'a dit
16:19« Ce n'est pas possible docteur. »
16:20Difficile de faire autrement
16:21que d'être surpris quand même.
16:22Ma fille est une jeune fille sérieuse.
16:23Enfin, je ne dis pas
16:24qu'elle ne soit pas sérieuse
16:25mais bon.
16:26Et après ça,
16:27une fois qu'elle a eu
16:28le bébé dans les mains,
16:29ça s'est très bien passé.
16:30Bon, ça c'est bien terminé.
16:31Voilà une bonne nouvelle
16:32qui nous rassure.
16:32Alors quand on traverse
16:33tous ces moments,
16:34on doit prendre du recul.
16:36Beaucoup peuvent parfois
16:37être heurtés par ce qu'on peut
16:38appeler un humour de médecin.
16:40C'est un humour un peu noir
16:42parce que voilà,
16:43des fois peut-être
16:44que c'est un peu l'échappatoire.
16:45Ah bah c'est un humour très noir.
16:47On ne peut pas...
16:48Si on prend tout au premier degré,
16:50on va...
16:51Enfin, je me suscite
16:52deux jours après.
16:53C'est pas...
16:56C'est très important
16:57parce que chaque fois
16:58qu'on se voit entre copains,
16:59que ce soit des médecins
17:00ou des pompiers,
17:02parce qu'on se fréquente...
17:03Moi, je fréquente beaucoup
17:04d'anciens conducteurs
17:06de VRM, de SMUR.
17:08De VRM ?
17:09VRM, c'est le véhicule
17:10radio médicalisé.
17:11C'était les véhicules
17:12qu'il y avait avant
17:13les ambulances de réanimation.
17:14Et j'ai gardé vraiment
17:16des amis au sens propre
17:18depuis 40 ans.
17:20J'aurais encore téléphoné hier
17:21parce qu'ils sont en Lozère
17:23et ça brûle en Lozère.
17:24Donc, il y a une intimité
17:26qui s'est créée.
17:27Et le fait de parler
17:29avec ces gens-là,
17:31on se raconte toujours
17:32les mêmes histoires,
17:33c'est vrai.
17:33Je comprends que des fois,
17:35nos familles en aient un peu marre.
17:36Mais bon,
17:37on ne pire rajeunit pas,
17:38donc on devient un peu gâteux.
17:39Mais vraiment,
17:41et je pense que le fait
17:42de raconter l'histoire,
17:43ça apaise.
17:46Et paradoxalement,
17:48le fait d'écrire ce bouquin,
17:49ça a fait revivre des choses
17:53et recréer une émotion
17:55que je n'avais peut-être
17:56pas eues au moment.
17:58J'ai été beaucoup plus touché
18:00par certains cas tragiques.
18:03Maintenant,
18:03là, en 2026,
18:04quand j'ai fini d'écrire ce bouquin,
18:07plutôt qu'à l'époque
18:08où c'est passé
18:09dans le côté professionnel
18:12et puis dans le côté copain.
18:14Et puis on réfléchit après
18:15sur ce qu'on a vécu.
18:16Voilà.
18:17Et puis,
18:17quand on écrit,
18:18on est seul.
18:19On n'est pas entouré.
18:21Oui.
18:21Alors,
18:22quand on est médecin au SMUR,
18:25on se dit toujours
18:26qu'un médecin,
18:28c'est forcément fatigué,
18:29que ça voit beaucoup de patients,
18:30que c'est appelé à peu près partout.
18:32Est-ce que c'est le cas ?
18:32Est-ce qu'on est tout le temps fatigué
18:34quand on est médecin ?
18:35On a quand même
18:36un petit peu des moments
18:37pour s'opposer.
18:38Les gardes ne sont pas
18:41jour et nuit.
18:42Enfin, si,
18:43mais bon,
18:44pas continu.
18:45Quand j'étais médecin aspirant,
18:46c'est-à-dire que
18:47quand je faisais mon service national,
18:48on avait 7 jours de garde,
18:497 jours de repos.
18:50C'est sûr qu'on finissait
18:52la garde le mardi matin.
18:53Je montais dans le TGV
18:54pour rentrer à Paris.
18:55Je dormais
18:55et le TGV mettait 6 heures à l'époque.
18:58Je dormais les 6 heures.
18:59Donc,
18:59c'était réglé.
19:00Oui,
19:01on est fatigué,
19:01mais on a quand même
19:02des moments
19:03pour se reposer.
19:06Oui,
19:07non,
19:07c'est pas...
19:08C'est pas...
19:09Et en SMUR,
19:10il y a des nuits,
19:11il arrive que
19:12on sorte peu ou pas
19:15quand on dit
19:16qu'on peut sortir
19:17une fois dans la nuit.
19:18Bon,
19:18ben ça,
19:19c'est...
19:19Mais c'est sûrement
19:20très très mauvais
19:20pour les coroners.
19:22Je dis ça
19:23parce qu'il ne se passe pas
19:23un jour
19:24dans notre société,
19:25dans notre actualité,
19:26sans voir un service d'urgence
19:27qui est en grève.
19:29La société,
19:30l'État,
19:30le gouvernement,
19:32les patients même.
19:33À qui on en veut
19:34quand l'organisation globale,
19:36les effectifs,
19:37les budgets
19:38ne sont pas forcément
19:38au rendez-vous
19:39quand un SMUR,
19:40par exemple,
19:40est supprimé ?
19:42On en veut,
19:43moi,
19:44j'en veux à personne,
19:45mais on en veut
19:46d'abord aux administratifs
19:47de l'hôpital.
19:48C'est sûr que...
19:49Je ne veux pas entrer
19:50dans une polémique stérile,
19:51mais depuis que l'hôpital
19:55n'est plus dirigé
19:56par les médecins,
19:57ça marche peut-être mieux
19:58au niveau financier,
19:59mais ça marche
20:00beaucoup moins bien
20:01au point de vue humain.
20:04Vous avez 40 ans
20:05de carrière,
20:06Vincent Laforge,
20:07et dans ce livre-là,
20:09justement,
20:09alors quelle que soit
20:10d'ailleurs la qualité
20:13du SMUR,
20:14les personnes qui vous entourent,
20:15vous avez dû faire face
20:16à des choix
20:16que vous décrivez
20:17comme impossibles.
20:19Mais en médecine d'urgence,
20:21est-ce que ça existe
20:21vraiment des choix impossibles ?
20:22Parce que le choix,
20:23il doit être fait,
20:24il doit être fait vite.
20:25Il doit être fait rapidement,
20:26mais c'est des choix
20:27qu'on regrette.
20:28C'est pas qui soit...
20:29C'est quel genre de choix,
20:30concrètement ?
20:32Ben, c'est la décision
20:34d'arrêt de réanimation.
20:35C'est très clair.
20:36Il y a deux choix
20:37qui sont difficiles.
20:37C'est le début de la réanimation.
20:39Dire on fait,
20:40on fait pas.
20:41Parce que faire une réanimation
20:42sur quelqu'un de 92 ans
20:46qui est sénile,
20:47qui est en maison de retraite,
20:48mais où la réanimation
20:53a été commencée
20:54par les pompiers,
20:55c'est dur d'arrêter.
20:57C'est dur de pas commencer.
20:58Après, il faut savoir,
21:00ça c'est une première chose,
21:01c'est la décision.
21:03Et notre métier,
21:04c'est quasiment
21:05que prendre des décisions.
21:06Il y a des gestes techniques,
21:07il y a du médical,
21:08c'est prendre des décisions.
21:10Et l'autre décision
21:11qui est très difficile à prendre,
21:13une troisième peut-être,
21:14c'est d'arrêter la réanimation.
21:17C'est dire,
21:17bon ben voilà,
21:17maintenant c'est cuit,
21:19c'est pas raisonnable de continuer.
21:21De toute façon,
21:21on n'obtiendra rien de plus.
21:23Et il y a des familles
21:24qui sont déchirées
21:25quand on leur annonce
21:26que ben voilà.
21:28et il ne faut surtout pas
21:30continuer en disant,
21:32bon allez on continue
21:32encore un quart d'heure.
21:33Quand je dis c'est fini,
21:34c'est fini.
21:35Parce que ça n'a pas de sens.
21:38Si on peut continuer encore,
21:39c'est qu'on n'a pas fait
21:40notre boulot.
21:40Alors rares sont les enfants
21:42qui n'ont pas rêvé un jour
21:43quand même de devenir médecin.
21:45C'est de plus en plus dur
21:46aujourd'hui de l'être.
21:49Peut-être même
21:50d'avoir ce rêve-là.
21:52Est-ce qu'un adulte
21:53peut encore souhaiter
21:54à un enfant
21:55d'avoir ce rêve-là
21:56de devenir médecin ?
21:58Moi j'ai une petite fille
21:59de deux ans,
22:00j'espère qu'elle fera médecine.
22:01Mais bon,
22:01c'est personnel.
22:03Oui, oui, oui.
22:04Il faut faire médecine
22:06si on a envie.
22:07Il ne faut pas faire médecine
22:08pour le statut social.
22:09Ça c'est terminé.
22:10Mais bon, si...
22:11On dirait encore
22:12que c'est un beau métier
22:13aujourd'hui à faire.
22:15Oui, bien sûr.
22:16C'est dur.
22:17Si on le fait bien,
22:18c'est dur.
22:19Mais voilà,
22:20donc oui,
22:21il faut encourager
22:23les gens à faire médecine.
22:24Mais ça ne doit pas être
22:26les études qu'on fait
22:27parce qu'on est
22:28un bon élève à l'école.
22:29C'est ce qui a souvent été le cas.
22:31C'est le drame,
22:31c'est que déjà,
22:33des fois les gens me disent
22:34qu'est-ce que je pourrais faire ?
22:35Tiens, je vais essayer
22:35de faire médecine.
22:36Moi, je vais faire médecine
22:38depuis que je suis en sixième.
22:39J'ai retrouvé des dissertations
22:40où je vous l'ai dit
22:41je vais être docteur.
22:43Donc, j'ai fait tout ce qui était possible
22:45pour y arriver.
22:46J'ai fini par y arriver.
22:48Oui, pas qu'un peu.
22:49On s'en mal, mais bon.
22:50Et voilà, donc...
22:51On arrive à retenir les noms,
22:54les visages après 40 ans de carrière.
22:56Certains vous accompagnent encore
22:57aujourd'hui, peut-être,
22:59des patients à qui vous avez sauvé la vie,
23:01qui vous disent merci.
23:02Ou est-ce que, finalement,
23:04le quotidien d'un médecin,
23:06c'est ça, c'est de passer
23:06d'une affaire à l'autre
23:07et de faire son boulot
23:08et de sauver des vies
23:09un maximum, en tout cas ?
23:10Oui, je ne pense pas
23:12qu'on puisse dire
23:13que les patients soient ingrats
23:14parce qu'on leur doit ça,
23:15donc ils n'ont pas
23:16à être particulièrement reconnaissants.
23:18C'est sûr que quand on a
23:19un petit geste, un petit cadeau,
23:23ça fait toujours du bien.
23:24Ça fait plaisir, moi.
23:26Ça a été le cas ?
23:26Ça a été le cas.
23:28J'ai eu une bouteille de champagne,
23:29j'ai eu un petit...
23:31C'est quoi ?
23:32C'est un chat qui dit bonjour.
23:33Un petit chat qui dit bonjour.
23:34Un petit chat qui dit bonjour.
23:35Il est sur mon bureau.
23:36Voilà, ça reste.
23:39Mais bon, on ne fait pas ça pour ça.
23:41Mais ça fait plaisir.
23:42Oui, ça fait toujours plaisir, exactement.
23:44Merci à beaucoup,
23:45docteur Vincent Lafarge,
23:46d'avoir accepté notre échange.
23:47Et si vous voulez, du coup,
23:48comprendre, vivre, traverser
23:50le quotidien de ceux
23:52qui nous sauvent la vie,
23:54eh bien, vous pouvez vous procurer
23:55du sang sur les mains.
23:56C'est aux éditions,
23:57aux éditions Mareuil.
23:59Et là, vous allez comprendre
24:00ce qu'un urgentiste a connu
24:02pendant 40 ans.
24:03Merci beaucoup, Vincent Lafarge.
24:04Merci à vous.
24:05Merci à tous de nous avoir écoutés
24:07sur Sud Radio.
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