Passer au playerPasser au contenu principal
Alice Develey vient de publier son premier roman intitulé « Tombée du ciel », dans lequel elle revient sur sa maladie et son hospitalisation forcée quand elle avait 14 ans.
Pour Code source, elle raconte son histoire au micro de Barbara Gouy. Attention, cet épisode traite du suicide. Si vous avez des pensées suicidaires, vous pouvez trouver de l’aide en contactant le 3114, un numéro d’appel gratuit disponible 24h sur 24, 7 jours sur 7.

Crédits. Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Barbara Gouy - Production : Raphaël Pueyo - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network.

#sante #maladie #minceur

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:03Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Le 8 septembre, le service culture du Parisien a parlé d'un roman choc sur l'anorexie,
00:17roman intitulé « Tombée du ciel », publié fin août aux éditions de l'Iconoclast.
00:21L'autrice de ce livre est une journaliste de 31 ans, Alice Devlet.
00:25Elle s'est inspirée de sa propre histoire pour écrire son roman
00:29Quand elle avait 14 ans, en 2007, elle a été hospitalisée de force
00:33et c'est la littérature qui, plus tard, l'a aidée à combattre l'anorexie.
00:38Alice Devlet témoigne aujourd'hui dans Codesources.
00:40Attention, pendant ce podcast, elle évoque un moment où elle a tenté de se suicider.
00:44Alice Devlet va bien aujourd'hui et elle témoigne au micro de Barbara Gouy.
00:59Alice Devlet a 31 ans.
01:01Elle est brune avec une frange sur laquelle se dessine une grosse mèche blonde.
01:06Je la rencontre sur son lieu de travail au journal Le Figaro à Paris.
01:10Là-bas, elle écrit sur la littérature, sa grande passion,
01:13qui l'a aidée à combattre sa solitude et son anorexie lorsqu'elle était encore une enfant.
01:18Alice Devlet est née le 21 octobre 1992 à Villefranche-sur-Saône, une ville proche de Lyon.
01:25Ses parents sont déjà divorcés lorsqu'elle vient au monde.
01:28Elle vit chez sa mère avec ses deux grands frères la semaine et va rendre visite à son père le
01:32week-end.
01:33Alice explique avoir très peu de souvenirs de son enfance,
01:35mais ce qu'elle sait, c'est qu'à l'école, elle avait de bons résultats, mais se sentait déjà
01:39très seule.
01:41Je n'avais pas beaucoup d'amis.
01:43C'était une grande source d'angoisse.
01:45Tout le monde avait ses amis et moi j'étais là un petit peu à regarder ses enfants,
01:50me dire mais ça doit être facile quand même de se faire des amis puisque tout le monde a des
01:53amis.
01:53Et je faisais partie de ces enfants qui n'étaient pas spécialement appréciés des autres enfants.
01:57Je n'étais pas du tout populaire.
01:58Il y avait les jolies jeunes filles avec les belles queue de cheval, avec les jolies affaires déjà.
02:03Et moi j'avais le gros polo moche.
02:07Et puis je n'étais pas une petite princesse, je n'avais pas les petites bagues qu'il fallait.
02:11Donc oui, j'étais un petit peu de côté.
02:13Vers 7-8 ans, Alice commence à faire des insomnies.
02:16La nuit, elle développe alors des angoisses pendant que tout le monde dort chez elle et Sissi arrive dans sa
02:21vie.
02:22Sissi, une petite voix qu'elle entend dans sa tête.
02:25À ce moment-là, je n'ai aucune notion exactement de qu'est-ce que c'est entendre des voix.
02:30Donc je me suis juste dit, ok, donc si j'entends des voix, tout le monde entend des voix, mais
02:33personne n'en parle.
02:35Donc ça, c'est quelque chose que je garde pour moi pendant des années.
02:39Je me souviens juste une fois d'en avoir fait mention à mon amie de l'époque.
02:44Et elle m'avait dit, ah mais t'es folle, c'est pas possible, tu peux pas entendre une voix
02:48qui te parle comme ça.
02:49Et je me suis dit, plus jamais Alice, tu n'en parles, plus jamais tu n'en parles.
02:52C'est pas normal.
02:53Donc j'ai gardé Sissi avec moi pendant des années et c'était très bien comme ça.
02:58Très vite, Sissi lui dit ce qu'elle doit manger à chaque repas.
03:01Alice l'écoute et ses troubles alimentaires commencent quand elle a 9 ans.
03:05Un jour, elle demande à sa belle-mère une banane pour son goûter de 4 heures.
03:09Quand je lui pose la question, elle me regarde avec un air de dégoût, une grimace presque.
03:13Elle fait, ah mais c'est très calorique une banane.
03:15Et je ne comprends pas ce que signifie le mot calorique.
03:17Et je lui dis, c'est quoi une calorie ?
03:18Et elle m'a dit, bah une calorie, tu vois, c'est la valeur énergétique d'un aliment.
03:24Et donc là, par exemple, une banane, c'est 90 calories, quelque chose comme ça.
03:27Et je dis, ah d'accord, et ça ?
03:29Et elle m'explique.
03:30Et d'un seul coup, tous les ingrédients que j'ai eus sous mes yeux sont devenus des chiffres.
03:35Alice commence à maîtriser tout ce qu'elle mange.
03:37À la cantine, elle donne la nourriture qu'elle prend à ses camarades.
03:40Le seul repas qu'elle s'autorise encore à manger est le dîner.
03:43Elle passe alors d'une purée à trois feuilles de salade pour finalement ne manger plus que trois pommes.
03:49Comme elle ne mange presque plus, elle maigrit beaucoup au collège.
03:52Pour cacher son corps, Alice porte des vêtements très amples, mais sa mère se rend compte que les paquets de
03:57gâteaux qu'elle achète ne sont jamais mangés et elle commence à se poser des questions.
04:01Le 3 juillet 2007, Alice a 14 ans et sa mère l'emmène chez le médecin.
04:07Je la vois, elle me demande de me mettre en culotte pour me peser et me mesurer.
04:14Donc le poids s'affiche, 36,4 kg.
04:17Je fais 1,64 m.
04:19Quand elle commence à essayer de prendre ma tension, une fois, deux fois, trois fois, elle ne la trouve pas
04:23et là je vois son affolement.
04:25Je me dis qu'est-ce qui se passe ?
04:27Elle me dit que je ne trouve pas votre tension, je vais recommencer une dernière fois.
04:30Et là, elle me dit, vous avez 8 de tension, elle me regarde, elle est un peu étonnée que je
04:34sois un peu consciente.
04:35Elle me dit, écoute, ce que je te propose, c'est que pendant une semaine, tu vas noter sur une
04:40feuille tout ce que tu manges.
04:42Et à la fin de cette semaine, tu viendras me voir, tu me montreras ta feuille et on en discutera.
04:48Sans même attendre la fin de cette semaine, la mère d'Alice la fait hospitaliser car elle est en dénutrition
04:53sévère.
04:54A son arrivée, elle rencontre les infirmières qui lui montrent une chambre avec 4 lits et 3 autres adolescentes.
05:01Je pose mon sac et le temps de me retourner, je vois que ma mère et mon frère sont passés
05:05de l'autre côté de la baie vitrée.
05:07Et là, je comprends que c'est fini, je ne sortirai pas d'ici et je ne sais pas pour
05:11combien de temps.
05:16Je me souviens, je me suis mise sous les draps, j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps.
05:20À aucun moment, le mois d'anorexie est mis, il y a des prises de sang qui vont être faites,
05:25il y a des ECG, donc des électrocardiogrammes qui vont être faits.
05:28On va me brancher directement à ce qu'on appelle un scope, donc c'est une machine qui va mesurer
05:31la fréquence cardiaque.
05:33On va littéralement me demander de ne plus sortir de mon lit et les rares fois où je pourrais sortir
05:37de mon lit, c'est pour aller aux toilettes.
05:38Et quand je vais aux toilettes, il y a une infirmière qui me regarde faire mes besoins.
05:41Je n'ai plus aucune intimité nulle part.
05:44Alice refuse de manger.
05:46Les repas de l'hôpital sont jetés à la poubelle et un soir, un interne vient la chercher et l
05:51'emmène dans la salle des infirmières.
05:53Alice s'assoit sur une chaise au centre de la pièce.
05:55Les infirmières lui présentent un long tuyau devant elle et lui expliquent ce qu'il va se passer.
06:03C'est un long tuyau et on me dit, on va te le faire passer dans le nez, il va
06:07descendre dans ton oesophage jusque dans ton estomac et ça va nous permettre de te nourrir de force.
06:12Donc je veux me lever, mais je ne peux pas me lever parce qu'il y a deux infirmières qui
06:15viennent et qui m'écrasent contre cette chaise et je me débats.
06:19Et donc elle m'enfonce ce tuyau dans le nez et je le sens passer, je le sens passer.
06:23Donc je me débats comme je peux, mais en fait en même temps l'une des infirmières me dit, ne
06:28te débats pas parce que si tu te débats, le tuyau va aller dans le mauvais trou et donc il
06:31pourrait aller dans mon poumon et je vais m'étouffer en fait.
06:34Les infirmières parviennent à poser la sonde sur Alice.
06:37Cette sonde est reliée à une poche de nutrition remplie d'un liquide concentré en calories.
06:41L'objectif est qu'Alice reprenne du poids.
06:44L'interne me dit, bon ben voilà, maintenant je pense que c'est le bon moment pour t'annoncer qu
06:49'on va mettre en place un contrat de poids.
06:51C'est très simple, tu prends un kilo, tu as le droit de recevoir des lettres, tu prends un autre
06:55kilo, tu as le droit de recevoir des appels téléphoniques, tu prends un autre kilo, tu as le droit d
06:59'aller dans la salle de jeu, tu prends encore un autre kilo, tu as le droit à une permission, tu
07:02prends un autre kilo, tu as le droit de voir ta famille, etc.
07:05Sauf qu'il y a aussi l'inverse, tu perds un kilo, tu perds le droit de voir ta famille,
07:09tu perds un kilo, tu perds le droit d'aller à la salle de jeu, tu perds un kilo, tu
07:11n'as plus le droit de recevoir de lettres, etc.
07:15Moi je me dis mais c'est insupportable, je ne prendrai pas un seul kilo en fait, là c'est
07:18vraiment ma vie qui est en jeu et je dis mais hors de question vous ne me ferez pas craquer
07:21et je préfère à la limite crever que de prendre un kilo parce que c'est vraiment ça dont il
07:25est question en fait, c'est un rapport de force entre la personne anorexique et le service hospitalier, ils incarnaient
07:31en fait une violence que moi-même j'éprouvais à l'égard de moi-même.
07:34Ce contrat de poids n'incite pas Alice à prendre quelques kilos, elle use donc de tous les stratagèmes pour
07:39ne pas avoir à grossir, elle vide sa poche de nutrition dès que les infirmières ont le dos tourné ou
07:44durant ses insomnies pendant que tout le monde dort.
07:46Les visites de sa famille deviennent interdites après octobre 2007. Alice ne voit pas sa mère pendant plusieurs mois et
07:53d'après elle l'hôpital la traite seulement d'un point de vue vital, ce qu'il faut c'est
07:57qu'elle reprenne du poids et qu'elle comble ses carences.
08:00Mais pendant au moins trois mois, elle n'a aucun suivi psychologique. Alice se met en tête qu'elle veut
08:05fuguer de l'hôpital. Un jour, elle trouve une des portes qui est habituellement fermée, ouverte.
08:11Là j'ouvre la porte et je cours comme je n'ai jamais couru. Et en plus comme je n
08:17'ai pas couru depuis des mois et que mon corps n'a pas fait plus de dix pas, je me
08:21gamelle dans les escaliers parce que j'ai les jambes en coton, donc je n'ai plus aucun muscle, donc
08:25je n'arrive pas à courir.
08:26Donc c'est terrible parce que je lutte contre mon propre corps. J'ai toujours la sonde à ce moment
08:30-là par ailleurs. J'arrive en bas, je commence à sortir et là il y a les deux portes qui
08:35s'ouvrent et je donne sur le dehors.
08:38La luminosité m'aveugle, j'ai froid. Je n'avais pas froid à l'hôpital puisque c'est tout le
08:43temps la même température et là je me dis, il y a du bruit, il y a du monde.
08:47D'un seul coup, j'ai un peu peur d'ailleurs. Je me dis, comment c'est possible d'oublier
08:50la vie en si peu de temps ? Et je continue de marcher, surtout j'ai fini de courir, je
08:54marche et j'arrive à l'angle de la rue.
08:57Il y a une benne à ordures, je prends ma sonde, je la tire, je la tire, je la tire,
09:00je la tire, je l'enlève de mon nez et je la jette.
09:02Et là je marche et je vais jusqu'au centre-ville de Dijon et je me dis, je suis libre.
09:08Et cette sensation de liberté qui est affolante parce que je n'ai pas été libre depuis six mois
09:12et en même temps je sais très bien que là ils ont donné l'alerte, qu'il va y avoir
09:16un appel qui sera lancé à ma mère, que tout le monde va me chercher.
09:19Et en même temps, c'est très paradoxal, mais je me dis, je suis libre, je ne dépends plus de
09:24personne, c'est parti quoi, la vraie vie elle est là.
09:27Donc je m'abrite dans des magasins, sauf qu'à un moment donné les magasins ferment et je me dis,
09:32bon bah très bien Alice, maintenant tu es toute seule, tu es libre mais tu es seule
09:36et tu n'as pas d'argent et tu n'as nulle part où aller.
09:39Alice trouve une cabine téléphonique dans laquelle elle compose le numéro de sa mère. Elle ne lui donne pas le
09:44choix, Alice doit retourner à l'hôpital.
09:47Là-bas, elle continue de vivre un enfer et elle trouve des aiguilles dans les tiroirs des infirmières.
09:52Donc je vais commencer à me la serrer les bras, les jambes, un peu tout ce que je peux.
09:57Et un jour, effectivement, comme je suis dans la salle de bain et que je n'ai aucune intimité,
10:01l'une des infirmières voit que je suis en sang, en fait, dans la baignoire et elle va donner l
10:07'alerte.
10:07Et c'est à partir de là qu'effectivement, le service psychiatrique va commencer à me donner des médicaments.
10:14Alice commence à prendre des anxiolytiques, mais elle ne se sent pas mieux pour autant.
10:18Une nuit, elle veut en finir et tente de se donner la mort en se mutilant.
10:22Lorsque les infirmières la découvrent en sang, Alice est placée en chambre d'isolement où elle est attachée.
10:27Et les infirmières augmentent sa tausse d'oxiolytique.
10:30Le jour de ses 15 ans, le 21 octobre 2007, Alice est toujours attachée et personne ne lui souhaite son
10:35anniversaire.
10:37Deux semaines plus tard, Alice est enfin détachée.
10:40À ce moment-là, j'ai peur et je me dis « mais en fait, je ne peux pas sortir
10:43la chambre d'isolement. »
10:44Parce que si je sors, c'est qu'on peut me rattacher.
10:47Donc c'est très paradoxal, mais finalement, le service arrive à faire ce qu'il voulait absolument de moi,
10:51c'est-à-dire me montrer que la vraie vie, ce n'est pas dehors, mais c'est à l
10:54'intérieur.
10:55Donc je ne veux plus sortir.
10:57Donc j'ai très peur et au tout début, je ne sors pas, je reste comme ça,
11:02je regarde juste par la fenêtre pendant des heures et des heures, je deviens un chat d'appartement.
11:06Et à un moment donné, l'un des infirmiers me sort quand même,
11:10il ferme la porte à clé pour éviter que je reste dans la chambre,
11:12et comme ça, je suis obligée de rester avec d'autres patients.
11:15Et je fais la rencontre de patients merveilleux, ce que j'appelle pour moi les enfants tombés du ciel.
11:19Ce sont vraiment des gens qui, comme moi, avaient des désirs, une vie,
11:22et qui sont tombés là, et on ne sait pas exactement comment ni pourquoi.
11:26On se soutient, mais on est...
11:28Enfin moi, en l'occurrence, je suis complètement cassée par les médicaments,
11:30donc j'ai du mal à penser, j'ai du mal à parler.
11:33J'avais du mal à me regarder dans le miroir en me disant
11:35« Je ne te reconnais pas, je ne sais pas qui tu es. »
11:37Alice découvre une petite bibliothèque, et pour la première fois depuis longtemps,
11:41quelque chose l'intéresse et lui permet de s'évader.
11:44C'est la lecture.
11:45C'est des livres qui n'ont pas été touchés, ils ont la tranche toute postièreuse.
11:48Il y a du Molière dedans, il y a du Bec Bédé,
11:50il y a Jean-Louis Fournier, il y a Alexandre Dumas, Hervé Guibert.
11:54Et tous les jours, comme un petit rat, pouf, je vais venir chercher un livre,
11:57et je l'amène comme ça sur la pointe des pieds dans la chambre d'isolement.
12:00Je me mets dans l'ongle du mur de telle manière qu'on ne puisse pas me voir,
12:03et je lis.
12:04Je lis, mais je lis des heures, je me fracasse les yeux sur les pages,
12:10et le temps s'écoule à une vitesse extraordinaire,
12:13et je me dis qu'il ne faut surtout pas qu'ils trouvent ces livres,
12:15parce que s'ils trouvent ces livres, ils me les enlèveront,
12:18et je ne pourrai plus m'échapper.
12:19À Noël, le 25 décembre 2007, Alice a une permission de sortie
12:23après six mois d'hospitalisation.
12:25Pendant 3-4 heures, elle retourne chez elle, où elle habitait dans sa vie d'avant.
12:29Je découvre que ma chambre a été transformée en buanderie,
12:32j'ai compris qu'ils ont fait leur vie sans moi,
12:34donc je me dis, ok, je n'ai plus de chambre, je n'ai plus d'affaires.
12:37J'arrive dans le salon, il y a ma grand-mère qui est là,
12:41donc elle est gênée, elle me regarde,
12:43je vois dans ses yeux de bourdon qu'il y a une gêne, qu'il y a une tristesse,
12:48donc moi j'évite ses yeux parce que je vois ce qu'elle voit,
12:51donc je ne veux pas le voir.
12:53Je vais dans ma chambre et je récupère le cutter que je sais que j'ai dans un tiroir
12:58si ma mère n'a pas touché à mes affaires, et il est là.
13:01Et donc je le mets entre mon collant et ma culotte,
13:04et je retourne dans le canapé.
13:06C'est l'heure de retourner à l'hôpital, je retourne à l'hôpital.
13:10Il y a une fouille, évidemment, on me demande de me mettre en pyjama.
13:13Il ne le trouve pas, mais j'attends que l'infirmier passe,
13:18et arrive ce qui est arrivé cette nuit-là,
13:20c'est-à-dire j'ai fait une tentative qui a échoué lamentablement.
13:23Donc en l'occurrence, l'infirmier est arrivé assez rapidement,
13:26et ensuite je suis allée aux urgences,
13:28qui avaient l'avantage d'être littéralement dans le bâtiment.
13:31Donc ce n'est pas comme si ça avait pris beaucoup de temps pour intervenir.
13:34L'hospitalisation d'Alice dure un an et demi.
13:37Elle sort de l'hôpital lorsque son père obtient sa garde,
13:40mais elle perd à nouveau 10 kilos et doit se faire hospitaliser.
13:43Pendant deux ans, elle fait des allers-retours entre le lycée et l'hôpital,
13:46jusqu'en terminale où son père décide de la mettre en internat.
13:51C'est ce qui va me sauver, en fait, les études,
13:54et le fait d'être à l'internat et donc de me faire une copine, Pauline,
13:59qui va me montrer ce que c'est vivre, en fait.
14:03Juste, elle a un copain, elle m'invite chez elle,
14:05je découvre un appartement, je découvre qu'on peut se faire des couleurs de cheveux,
14:09je découvre, en fait, une vie d'ado que je n'ai pas eue,
14:13mais à l'âge de 18 ans, et donc c'est très régressif.
14:16Donc, il faut passer le bac, donc moi, je veux absolument avoir mon bac,
14:20donc j'obtiens mon bac, je vais aller en prépa,
14:22je vais découvrir aussi encore une nouvelle ville,
14:24je vais découvrir des nouvelles personnes.
14:26Je n'oublie absolument pas tout ce qui m'est arrivé.
14:28Je vis avec tout ça, je dors extrêmement mal,
14:31mais j'essaye de me dire un jour,
14:35je ne sais pas quand ce jour arrivera,
14:37mais j'en parlerai parce que je veux que ces gens qui m'ont fait du mal
14:41sachent que ce n'était pas normal, que je ne méritais pas ça.
14:45Après ces études, Alice commence à travailler au Figaro en tant que journaliste littéraire.
14:50Quand je suis arrivée au Figaro, je ne mangeais toujours pas,
14:52et parfois, il y avait une petite remarque comme ça,
14:54mais tu ne prends que ça, tu ne manges que ça.
14:56J'ai toujours menti, comme toutes les anorexiques continuent de mentir,
14:59ils continueront de mentir jusqu'au bout,
15:00c'est « oh, j'ai fait un gros petit déjeuner, tu sais, »
15:03ou alors « ah, j'ai beaucoup mangé la veille ».
15:06Bref, le Figaro a totalement participé de ma guérison
15:09parce que ça m'a intégrée dans une vie réelle,
15:12où du jour au lendemain, il y a une vie pro qui s'organise,
15:15donc ma vie sociale à moi, ma vie personnelle,
15:18se met totalement en retrait.
15:20Et quand je suis dans le monde du travail, je suis journaliste,
15:22je mets mon costume de journaliste,
15:24et ce que je suis en dehors du travail n'existe absolument pas.
15:29En 2022, 15 ans après sa première hospitalisation,
15:32Alice décide d'écrire un livre.
15:34Elle y dénonce le traitement des enfants par le corps médical
15:37dans les services pédopsychiatriques
15:38et le manque de moyens des hôpitaux.
15:41Mais ce livre, elle l'adresse aussi à sa mère.
15:43Et quelques semaines après sa publication, en août dernier,
15:46Alice reçoit un appel vidéo de sa mère.
15:49Je la voyais en larmes,
15:51et d'abord elle m'a dit « pardon » en chuchotant,
15:54et puis ensuite elle a crié « pardon, pardon, pardon ».
15:57Et je ne dirais pas que ce pardon que j'attendais depuis des années
16:03est venu trop tard,
16:05mais il est venu très tard,
16:07et je l'ai pris.
16:09Je ne sais pas quand est-ce que je vais le digérer,
16:11peut-être qu'il fera quelque chose.
16:13Aujourd'hui, je l'entends,
16:15je ne le comprends pas vraiment,
16:18parce qu'en fait,
16:21il y a eu tellement d'années qui sont passées,
16:23et c'est un mot que j'attendais tellement,
16:24qu'en fait, je ne sais pas quoi en faire,
16:28je ne sais pas quoi en faire, je l'entends,
16:30et j'espère qu'un jour je l'entendrai pour de vrai.
16:36Barbara, est-ce qu'Alice Devlet sait pourquoi elle a souffert d'anorexie au départ ?
16:41Pas vraiment, c'est vrai qu'elle m'a expliqué
16:42que sa belle-mère a un rapport compliqué avec la nourriture,
16:45on le voit notamment quand elle demande une banane
16:47et que sa belle-mère lui dit que c'est trop calorique,
16:49mais Alice a vraiment insisté sur le fait que ça peut arriver à tout le monde,
16:53elle me rappelle le fait que c'est une maladie,
16:56et pour elle, ça a commencé quand elle a entendu une voix dans sa tête.
16:59Est-ce qu'elle va mieux aujourd'hui,
17:00ou est-ce qu'elle souffre encore d'anorexie ?
17:02Ça va beaucoup mieux depuis qu'elle travaille au Figaro notamment,
17:05elle peut par exemple aller au restaurant avec des amis,
17:08sa famille, ou même avec des collègues de travail dans le cadre professionnel,
17:11mais c'est encore compliqué pour elle,
17:13elle a quelques petits blocages de cette période-là qui restent,
17:16comme par exemple aller dans une boulangerie
17:18et demander un pain au chocolat, ça lui paraît impossible.
17:21Son livre, intitulé « Tombée du ciel »
17:23est publié aux éditions de l'Iconoclast,
17:25livre sorti fin août.
17:26D'un mot, Barbara, ce n'est pas un livre de témoignage.
17:29Non, c'est de l'autofiction,
17:31elle se base vraiment sur sa propre histoire,
17:33mais elle a aussi ajouté de la fiction,
17:35certaines anecdotes ont été changées,
17:37les noms sont changés,
17:38l'espace-temps aussi est un petit peu différent par rapport à la vraie vie,
17:41mais globalement quand on lit son livre,
17:44on lit son histoire quand même.
17:45Et est-ce qu'elle a eu des réactions après la sortie de son livre ?
17:48Oui, elle a reçu plein de témoignages,
17:50que ce soit sur les réseaux sociaux
17:51ou même quand elle est en dédicace.
17:53Elle a reçu des messages de patients,
17:55mais aussi de médecins,
17:56et les personnes qui l'ont contactée ont entre 19 et 85 ans à peu près.
18:01Donc on voit vraiment que c'est un problème
18:03qui a touché toutes les générations.
18:05Elle m'explique aussi qu'elle a écrit ce livre pour les autres,
18:08mais que ça ne lui a pas particulièrement fait du bien d'écrire.
18:10Elle l'a vraiment fait pour raconter son histoire,
18:13pour que ça puisse aider les autres.
18:15Merci Barbara Gouy,
18:16je redonne la référence du livre d'Alice Devlet,
18:19« Tombée du ciel » aux éditions de l'Iconoclaste.
18:21Cet épisode de Code Source a été produit par Raphaël Pueillot,
18:25réalisation Julien Moncouquiol.
18:26Code Source est le podcast d'actualité du Parisien,
18:29le Parisien qui fête ses 80 ans en ce moment.
18:32Vous pouvez écouter notre podcast sur cet anniversaire
18:34où on vous parle de l'histoire et des coulisses du Parisien.
18:37C'est l'épisode du 18 septembre.
18:40Et puis n'oubliez pas notre second podcast Crime Story.
18:43Chaque samedi, Claudia Prolongeau
18:45vous raconte une grande affaire criminelle
18:46avec Damien Delseny,
18:48le chef de notre service Police Justice.
Commentaires

Recommandations