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  • il y a 5 semaines
L'invité Nouvelles Têtes de Daphné Burki est Christopher Laquieze, influenceur littéraire, pour son premier roman "La rosa perdida"(JC Lattès).

Retrouvez « Nouvelles têtes » présenté par Daphné Bürki sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/nouvelles-tetes

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Transcription
00:00Daphné Burki et sa nouvelle tête.
00:02Et il est 9h49, nous sommes en direct dans le studio de la Grande Matinale de France Inter.
00:07Et ce matin, ma nouvelle tête s'appelle Christopher Lacquiez.
00:10Il est chroniqueur littéraire et aujourd'hui romancier.
00:14Il est suivi par des milliers de personnes sur les réseaux sociaux, dont Charline Vanhoenacker,
00:17où il parle chaque jour de livres comme d'une urgence vitale.
00:22Il publie enfin son premier roman, La Rosa Perdida, aux éditions Jean-Claude Lattès.
00:28Ma nouvelle tête a eu plusieurs vies en réalité.
00:31Il a quitté l'école à 16 ans, il est devenu danseur, puis tatoueur, puis bagarreur aussi.
00:35Il connaît la rue, jusqu'au jour où il trouve sa maison dans un livre.
00:39Ça s'appelle « Penser pour moi-même » de Marc Aurel, qu'il dit lui avoir sauvé la vie.
00:44Bonjour Christopher Lacquiez, bienvenue sur France Inter.
00:46Bonjour, merci beaucoup.
00:48La phrase, il y avait une phrase je crois en particulier qui vous a éclairé.
00:52« Ce qui fait obstacle au chemin devient le chemin », c'est celle-ci ?
00:55Exactement, voilà moi lorsque j'ai découvert Marc Aurel.
00:58C'était entre le rayon philosophie, le rayon développement personnel et tout ce qui est cuisine.
01:03Je tire un livre par hasard, tombe les pensées pour moi-même.
01:07Et du coup, j'ouvre ce livre et je me dis c'est dingue comment un empereur
01:11qui faisait partie des cinq grands et bons empereurs romains
01:13a pu réussir à avoir ou tenter du moins d'avoir la vie la plus juste possible.
01:18Et moi qui avais une vie absolument pas juste dans le sens où je faisais n'importe quoi,
01:22je me disais il va falloir que je me trouve des règles.
01:24Et Marc Aurel, en tout cas les pensées de Marc Aurel m'ont aidé à ce moment-là.
01:27Oui, parce que votre vie, franchement, on pourrait croire à un conte
01:30quand on lit tout ce qui vous est arrivé avec comme antidote au poison de l'existence,
01:35donc les mots et la lecture.
01:37D'ailleurs, vous dites que les livres, ce n'est pas une culture d'apparat,
01:39mais des béquilles, des coups de poing, des rencontres qui déplacent une vie.
01:43Aujourd'hui, quand vous choisissez un livre et vous décidez donc de le présenter
01:46à des milliers de gens qui vous suivent sur les réseaux sociaux,
01:49vous pensez à quoi ?
01:50Est-ce que vous pensez à transmettre ?
01:52Est-ce que vous pensez à sauver comme ce livre qui vous aurait sauvé
01:55où vous étiez au bord du gouffre ?
01:57Je pense avant tout à ce qu'il va transmettre.
01:59Je pense qu'on retient plus ce qu'on ressent en lisant un livre
02:02plutôt que ce qui est clairement dit dans le livre.
02:04En tout cas, lorsqu'on lit de la fiction.
02:06Et je trouve que le pouvoir de la fiction, c'est d'être capable
02:09de raconter le réel en parlant de tout sauf ce qui est réel.
02:12C'est ce que Vargas Llosa nomme le mentir vrai.
02:16Et là, pour le coup, lorsque je parle d'un livre, je parle avant tout de ce qui m'a touché
02:19dans ce livre, de pourquoi est-ce que ce livre-là, c'est pas qu'il mérite d'être lu,
02:23mais c'est que peut-être que cet auteur est moins connu, peut-être qu'il appartient
02:25à une culture qui nous est très éloignée.
02:27Et pour le coup, c'est intéressant pour les gens et nous notamment de découvrir
02:30des auteurs qui nous sont très éloignés, mais nous touchent pourtant de très près.
02:34Et puis de vous découvrir vous, c'est marrant parce que quand vous êtes rentrée
02:37dans le studio, Sonia m'a dit « je ne m'attendais pas du tout ! »
02:40Est-ce que vous ayez cette tête ? Alors il faut que je raconte à ceux qui nous écoutent
02:44aujourd'hui.
02:45En effet, vous avez quitté l'école à 16 ans, vous avez été danseur, vous avez été
02:49tatoueur.
02:50Vous pouvez imaginer son corps, il n'est pas à poil, mais je sens que vous êtes recouvert
02:54de tatouage, en tout cas sur les mains, sur le cou.
02:57Ça dépasse de partout.
02:58Il y en a même sur le visage, ce ne sont pas des larmes, il y a un petit chiffre, le chiffre
03:0213 sur l'une de ses joues.
03:05Et donc aujourd'hui, vous êtes en effet chroniqueur littéraire.
03:07Est-ce qu'il y a eu un moment précis, puisque votre rapport est tellement intime à la
03:11lecture, où vous vous êtes dit « ça y est, ça devient une responsabilité publique ? »
03:16Oui, à partir du moment où les gens m'ont clairement dit « j'ai commencé à lire
03:20grâce à toi, parce que j'ai regardé tes vidéos, que je me suis intéressé, et surtout
03:23que j'ai vu l'ampleur que pouvait prendre la littérature dans la vie de certaines personnes.
03:27Il y a vraiment des gens qui ont pu modifier leurs conditions, ils se sentaient vraiment
03:30mal, et de lire de la fiction leur a permis de pouvoir passer à autre chose.
03:33D'autres qui ont pu se rendre compte de leurs propres conditions, de prendre conscience
03:37de qui ils étaient, de comment est-ce qu'ils fonctionnaient, et encore d'autres de créer
03:40de la curiosité pour aller à la fois contre ses propres opinions et par ses propres opinions,
03:46et donc essayer de développer une forme d'esprit critique à travers et de la fiction
03:49et de la non-fiction.
03:50Et je trouve que cet impact énorme qu'a la littérature, qu'a les livres, est nécessaire
03:55dans notre quotidien, et que je tente à contribuer tant bien que mal à faire en sorte que les
04:00gens s'extraient des réseaux sociaux pour rentrer dans les livres en utilisant paradoxalement
04:04les réseaux sociaux.
04:04Mais qu'est-ce qui vous a décidé ?
04:06Ça y est, écrire votre premier roman ?
04:08La passion, c'est-à-dire que ça fait longtemps que j'écris en réalité, sauf que j'ai toujours
04:12écrit par nécessité.
04:13C'était quelque chose de très vital pour moi.
04:15J'écrivais comme on respire, et du coup j'avais envie à un moment donné de me
04:19lancer dans un projet de roman, et cela à la suite du décès de mon meilleur ami
04:23d'il y a deux ans.
04:25Deux mois après, je perds mon père, et deux mois après, un ami d'enfance.
04:28Ce qui fait qu'en six mois, j'ai enchaîné trois pertes de personnes très très très
04:32proches dans ma vie, et ça a été un peu l'élément déclencheur, comme une forme
04:35d'ombre qui s'est créée en moi, une fêlure, qui est venue toquer à la porte, qui m'a
04:39dit « Écoute, ça fait longtemps que je mature ici, à l'intérieur, laisse-moi
04:42un peu de place pour pouvoir écrire quelque chose ». J'ai cherché, j'ai cherché.
04:45Et j'ai trouvé ce qui m'était le plus proche et le plus intime, qui parle de ma
04:49famille, qui est la littérature latino-américaine.
04:51C'est une sacrée aventure.
04:53C'est un livre entre Garcia Marquez et Isabelle Allende, et le conte de Monte Cristo.
04:58On y va, c'est un roman tragique pour toutes celles et ceux qui rêvent de retrouver des
05:02grandes épopées romanesques.
05:04Il y a les questions de frères qui se déchirent, il y a des ponts qui explosent, il y a des
05:08hommes torturés dans le tréfonds d'un bordel sur les musiques de Bolero.
05:12Il y a des femmes que l'amour n'épargne pas.
05:15Tous les personnages sont doubles.
05:17Jamais tout à fait du côté du bien, jamais tout à fait du côté du mal.
05:21Ils sont pris dans des dilemmes moraux.
05:23Et on a l'impression qu'en tout cas, qu'ils ont tous un destin tragique et parfois profondément
05:27injuste.
05:28Est-ce que c'est votre conviction que finalement le destin est profondément tragique ?
05:32Je n'ai pas vraiment de réponse par rapport au destin.
05:36La seule chose qu'on sait lorsqu'on vient au monde, c'est qu'on va mourir.
05:39Et de cette condition-là, qu'est-ce que nous allons en faire ? En l'occurrence, la tragédie
05:44est là pour répondre à ça, à pouvoir expier quelque chose en nous à ce moment-là,
05:48à pouvoir essayer de prendre conscience de notre condition.
05:52Le truc que je voulais mettre en place, c'était plutôt mettre un Oedipe en Amérique latine,
05:55donc certaines formes de prophéties, et utiliser l'aspect onirique, l'aspect magique pour
05:59pouvoir parler du réel.
06:00Et tout ce que je dis à l'intérieur, tout ce qui se passe dans ce village qui n'existe
06:05pas vraiment, qui est un village ignoré des cartes, est en fait complètement réel,
06:08puisque je me suis inspiré de ce qui s'est passé pendant Pinochet au Chili, pendant Videla
06:12en Argentine, les coups d'État militaire, notamment Trujillo en République Dominicaine.
06:16Et j'avais envie d'utiliser une fiction qui parle de la réalité et qui est là pour
06:20parler du réel et le magique qui intervient.
06:23Les fantômes qui reviennent tapés à la porte ou autres ne sont ni plus ni moins que les
06:26disparus qui reviennent hanter les vivants.
06:28Est-ce que vous choisiriez un extrait ce matin ? Pourriez-vous nous lire une petite
06:34page comme ça ?
06:35Avec grand plaisir !
06:36C'est dans cet environnement hostile et délicat que faire monter les plaisirs enroulés
06:47de la Rosa Perdida, dont Sophia était la tenancière.
06:51Elle avait compris bien avant tout le monde que le malheur des hommes ne venait pas de
06:55leur solitude mais de l'insupportable présence des autres, trop proche, trop bruyant, trop
07:02plein d'eux-mêmes.
07:04Ceux qui entraient dans le bordel restaient anonymes, même si tout le village connaissait
07:08leur nom, leur voix, jusqu'à la manière dont ils frappaient à la porte.
07:12Une amnésie collective, on oubliait par respect, par honte ou juste par fatigue.
07:19Et c'est ainsi que naquit la rumeur qu'à la Rosa Perdida, on se forgeait des souvenirs
07:25avec le privilège de les voir s'effacer avant que la porte ne se referme.
07:28Bah oui, parce que Sophia, c'est la mère qui tient la Rosa Perdida, c'est un bordel
07:34qui est devenu aussi finalement un lieu de refuge pour des femmes, pour des opposants,
07:37pour des vies fracassées.
07:39Et puis il y a le fils, Mathias, qui grandit là, au milieu de la violence du monde, mais
07:42aussi de la puissance des histoires.
07:44Et puis lui, il commence à écrire.
07:45Et un jour, il va montrer ses premiers textes à Sophia et qui lui répond simplement
07:50« Jette-moi ça ». Et vous écrivez « Parfois, il suffit d'un mot pour dévier une trajectoire ».
07:55Il y a de vous dans tout ça ?
07:56Il y a complètement de moins, parce que je suis né dans une famille qui n'est pas
07:59du tout latino-américaine.
08:00J'ai des origines colombiennes très éloignées.
08:02Mais mon grand-père est malgache et je viens d'un côté de mon père paternel.
08:07Son arrière-grand-père était un exilé politique italien qui a dû s'exiler parce que son grand-père
08:14avait craché sur la photo de Mussolini en public.
08:17Et donc, il y a le côté révolutionnaire qui est inscrit sur mon visage, notamment à
08:21travers les tatouages, le côté rébellion.
08:23Et de l'autre côté, le côté onirique, quelque chose de légende orale avec mon grand-père
08:28malgache qui est né à Madagascar et qui, un jour, c'est une anecdote assez dingue qui
08:32s'est réellement passée, est venue chez mes parents.
08:36Il y avait toute une espèce d'ambiance assez onirique à la maison.
08:40Ma mère était fan de masques africains, vu qu'on était d'origine malgache.
08:43Et elle en avait mis partout dans la maison.
08:45Elle avait pris des hances avec des boucliers, des lances et des boucliers, pardon.
08:49Elle avait pris toutes sortes de choses.
08:50On en était envahis.
08:52Le problème, c'est que tout le monde tombait malade, tout le temps.
08:54Tout le monde est tombé malade.
08:55Moi, j'ai perdu la vue d'un œil.
08:56Ma mère a eu des gros problèmes de santé.
08:58Mon grand-père a fait un infarctus.
08:59Enfin, ça a été le bazar.
09:01Un jour, mon grand-père arrive, prend tous les masques, les met dans le jardin, les
09:04brûle en chantant des incantations.
09:06Et on a vu la fumée rester collée au ciel des jours durant.
09:09Et du coup, je me suis dit, vu que j'ai grandi là-dedans, le côté légende, le côté
09:13onirique, qu'on me racontait depuis tout petit en permanence, lorsque je découvre
09:17la littérature latino-américaine, que ce soit Ron Rulfo, Garcia Marquez, Vargasio,
09:20ça et plein d'autres, je me dis, c'est dingue comment on parle de ma famille.
09:23Et du coup, j'ai voulu en parler aussi à mon tour.
09:25Je crois qu'on a tous besoin de votre grand-père, s'il est encore de ce monde, il pourrait
09:29nous aider.
09:30On a tous des masques à brûler dans le jardin.
09:32Il y a de tout ça et ce sont Sympathie for the Devil qui vous représentent bien.
09:36Et j'avais envie qu'ils vous accompagnent pendant que vous racontez un morceau de votre
09:39vie.
09:39Ça s'appelle La Rosa Perdida, il s'appelle Christopher Laquiez.
09:42Ça se passe aux éditions Jean-Claude Latesse.
09:44Sous-titrage Société Radio-Canada
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