00:00Bienvenue à l'heure des livres, Laurie Cheleva.
00:03Merci de me recevoir.
00:04On est ravis de vous recevoir.
00:05C'est gentil.
00:06Alors vous êtes, on vous connaît, on connaît votre visage, vous êtes productrice, vous êtes journaliste, vous êtes présentatrice, radio-télé, spécialiste surtout du cinéma.
00:15Exactement.
00:16Vous venez de publier un joli essai qui a été écrit avec Jessica Siemerman, qui s'appelle Pépé Jacques, avec ce sous-titre « Qu'est-ce qui fait que l'on survit ? », un joli livre qui est publié aux éditions Robert Laffont.
00:27C'est un récit, un livre intime, dans lequel vous allez sur les traces de votre grand-père maternel, qui s'appelait Jankiel Zilberberg, qui a été déporté lors de la rafle du billet vert le 14 mai 1941, qui est revenu en 1945.
00:44Et c'est un livre que j'ai vu que vous aviez en tête depuis longtemps, en fait.
00:49Vous l'écrivez aujourd'hui, mais c'est un sujet qui vous travaille depuis longtemps.
00:54Néanmoins, vous avez un peu cherché vos mots et puis vous n'avez pas, comme beaucoup d'ailleurs, interrogé votre grand-père lorsqu'il était vivant.
01:04En tout cas, j'ai eu l'impression de l'avoir interrogé, mais finalement, c'est quand on se met à vouloir écrire qu'on se rend compte qu'on connaît toujours les mêmes anecdotes récurrentes qu'on se raconte en famille.
01:14Et finalement, je connaissais très peu de choses. C'est vrai que c'est le projet d'une vie. Depuis toujours, j'écris sur mon grand-père. Je ne saurais même pas dire quand est-ce que ça a commencé.
01:23J'écris sur mon grand-père, j'écris sur son histoire d'amour avec ma grand-mère, sur la déportation. Dès que j'ai eu une machine à écrire, j'écrivais des nouvelles autour de mon grand-père.
01:32Je pense qu'il y avait une fascination en moi pour cette période de l'histoire, déjà, pour ce parcours et pour la figure que représentait mon grand-père dans la famille.
01:43Et puis peut-être aussi ce que vous écrivez vous-même sur quelque chose que vous pressentiez. Vous écrivez depuis toujours « Je sais qu'il y a une gravité anormale dans notre famille, une violence, une colère, un facteur d'émotion enfouie qui refait fréquemment surface de multiples façons ».
01:56C'est ça aussi, je pense, qui vous a probablement...
02:00Oui, c'est vrai qu'on dit toujours que les juifs ashkénazes ont une certaine gravité, qu'on est torturés, qu'on est angoissés, qu'on a pas mal de névroses et on se demande d'où ça vient.
02:11Et c'est vrai que la réponse, elle est souvent dans la Shoah, dans la déportation et dans tout ce qui s'est passé.
02:17Donc oui, à la fois, on était une famille très joyeuse et en même temps, on a ce fardeau.
02:24Ce fardeau. Et puis il y a ce que vous dites en souvenir que vous, vous vous associez quand même à votre grand-père.
02:30Il y a ce souvenir de ce matricule, de ce tatouage sur la peau, sur le bras, 49-375, qui vous a...
02:41Vous l'avez interrogé à l'époque sur la signification ?
02:44Non, pas vraiment. En fait, il était là. Je pense que très vite, j'ai su, ma mère a dû nous expliquer que c'était lié à la guerre.
02:53Mais on ne pouvait pas vraiment interroger mon grand-père sur la guerre. Il ne parlait pas. Il était très taiseux. Il n'en parlait qu'avec les anciens déportés.
03:00Et c'est vrai qu'on n'arrivait pas du tout à aborder ça avec lui.
03:03J'en parlais beaucoup avec mon oncle, qui est né avant la guerre, qui a 16 ans de plus que ma mère, mais avec mon grand-père très peu.
03:10Et finalement, je me dis, il est parti, j'avais 17 ans, donc c'est quand même un âge où j'aurais pu, mais non.
03:18Alors vous le dites, d'ailleurs, vous commencez votre livre en parlant de la mort de votre père, qui a hâté, qui a peut-être déclenché vraiment à la rédaction de ce livre,
03:28puisque vous lui avez lu des passages, même si c'était le père de votre mère, mais ça lui a fait du bien.
03:35Et la mort de votre oncle aussi, qui a précipité l'écriture.
03:39Alors vous êtes allé sur ces traces, en fait, avec peu de documents à disposition.
03:43Enfin, vous avez quand même quelques documents officiels, certains que vous reproduisez d'ailleurs, c'est intéressant.
03:48Alors, il vous racontait son histoire, c'est assez ironique en fait, parce que votre grand-père avait fui la Pologne à cause des pogroms qui visaient les Juifs.
04:02Et il retourne en France, avec la France terre promise, terre de liberté.
04:07Et il est convoqué par la police française et se retrouve déporté en Pologne.
04:12Et oui, c'est vrai.
04:13C'est un monde qui s'écroule.
04:14Bien sûr. Et lui, il ne pouvait pas du tout l'imaginer. Il était vraiment en pleine confiance.
04:19Il était au pays des droits de l'homme, sa terre d'accueil.
04:23Enfin, voilà, il est vraiment parti avec son petit billet vert pour faire un recensement de population.
04:29Enfin, c'est ce qu'il pensait.
04:31Et il n'était pas du tout angoissé de se faire déporter.
04:35Il disait à ma grand-mère, mais t'inquiète pas, rien ne peut m'arriver en fait.
04:38Et c'est vrai que c'est fou de se dire qu'on fuit une certaine barbari pour en retrouver une bien pire.
04:46Alors, il est déporté le 14 mai 1941 lors de ce qu'on appelle la rafle du billet vert.
04:52Alors, qu'est-ce que c'est qu'on connaît moins que la fameuse rafle du Veldiv notamment ?
04:57Qu'est-ce que c'est que cette rafle du billet vert ? Vous l'expliquez dans le livre.
05:01Oui, c'est ça. C'est ce billet qui leur demande de se présenter pour un recensement de population.
05:08Et en fait, donc, ils sont tous partis de leur plein gré, en fait, se livrer à la police.
05:14Oui. Et alors, il sera ensuite interné avec un motif d'internement.
05:19Là, c'est une note que vous avez retrouvée aussi.
05:23En surnombre dans l'économie nationale.
05:26Oui, en trop quoi.
05:27En trop, oui. Ce qui est assez terrible.
05:29Alors, néanmoins, il était ailleurs. Il est déporté.
05:34Et quand il revient, obligatoirement, c'est un autre.
05:36Il est marqué par des images terribles.
05:38Vous racontez qu'il fait des cauchemars pendant longtemps,
05:44jusqu'à la fin, durant toute sa vie.
05:45Oui, bien sûr.
05:46Les premières années, il a même du mal à dormir sur un matelas qui dort par terre.
05:51À même le sol.
05:53Ça, vous n'en avez pas conscience ?
05:55Non.
05:56Enfin, la petite fille, peut-être, obligatoirement.
05:58Non, j'en ai pris conscience beaucoup plus tard, quand j'ai voulu travailler justement sur le parcours de mon grand-père,
06:06sur la déportation, sur les conditions à Auschwitz.
06:08Lui, il nous disait des banalités.
06:11On savait, il a toujours dit que s'il était resté à Auschwitz, il serait mort.
06:15En fait, il en a très vite pris conscience.
06:16Donc, il fallait qu'il aille.
06:17C'est pour ça qu'il a réussi à intégrer le camp de travail de Yavichovic.
06:21Mais il ne se plaignait pas.
06:22Il ne nous racontait pas les détails.
06:24Et je pense qu'il se disait que ce n'était pas possible, en fait, de réaliser à quel point ils ont vécu l'horreur.
06:30Et puis aussi, je pense qu'il voulait nous préserver de tout ça.
06:36Donc, il n'en parlait pas du tout.
06:37Alors, ce qui est intéressant, c'est que dans le livre, on voit que votre vie personnelle et professionnelle, finalement,
06:44et cette enquête parfois s'entrechoque, par exemple, lorsque vous allez au Festival de Cannes,
06:48puisque c'est votre travail qui a lieu en même temps que l'anniversaire, à peu près une année en même temps que l'anniversaire de la rafle du billet vert.
06:56C'est cette actrice qui vous donne rendez-vous au Lutetia, qui est cet hôtel du 7e arrondissement
07:02où se retrouvaient tous les déportés, qui revenaient en général méconnaissables,
07:09qui étaient l'ombre de même.
07:10Votre grand-père pèse 35 kilos.
07:12Quand il revient, vous refusez d'aller au Lutetia sinon ailleurs.
07:17J'y suis retournée depuis.
07:19Mais c'est vrai qu'il y a des mots comme ça qu'on entend depuis toujours.
07:22L'hôtel Lutetia, pour moi, c'est le retour de mon grand-père.
07:25Alors à la fois pour quelque chose, un événement heureux, puisqu'au final il est revenu, il a eu cette chance.
07:31Mais en même temps, c'est vrai que le Lutetia m'a toujours fait froid dans le dos.
07:34J'ai beaucoup de mal.
07:35Ça me faisait très bizarre quand on me disait rendez-vous au Lutetia.
07:38Je me disais, non, je voulais que ça reste cette figure un peu...
07:40Oui, parce qu'il y a beaucoup de gens qui ne savent pas aussi ce que c'était.
07:43Oui, bien sûr.
07:44Qui ne connaissent pas.
07:46Et puis il y a aussi cette projection à laquelle vous vous rendez,
07:48de la plus précieuse des marchandises, vous éclatez en sanglots.
07:52Et on imagine que le climat actuel, où on voit que ce qui semblait inimaginable,
07:58c'est-à-dire le retour d'un antisémitisme virulent, est vraiment là, présent,
08:05que ça vous trouble d'autant plus.
08:08Vous l'avez écrit notamment pour vos enfants, ce livre, et peut-être pour les autres aussi.
08:11Bien sûr.
08:12Mes enfants, ils sont encore petits.
08:16Et c'est vrai que j'ai écrit pour que ça reste, en fait, pour mes enfants
08:20et puis pour toute la descendance de notre famille, en fait, pour notre histoire,
08:24pour le devoir de mémoire.
08:25Mais bien sûr, pour tous les autres enfants, je crois que...
08:28Alors, j'ai commencé ce projet bien avant le 7 octobre.
08:32Mais c'est vrai que le fait qu'il sorte aujourd'hui,
08:34après tout ce qui s'est passé ces deux dernières années,
08:37c'est vrai que je suis d'autant plus fière,
08:38puisque je me dis qu'on contribue à un devoir de mémoire nécessaire
08:41quand on voit à quel point il suffit d'un rien
08:45pour que tout s'embrase à nouveau,
08:48pour qu'il y ait un antisémitisme très virulent,
08:50comme vous le dites, très débridé,
08:52pour qu'on importe un conflit qui a lieu très loin au Proche-Orient, en France,
08:58et qu'on voit les répercussions sur la communauté juive.
09:01C'est vrai que je me dis, voilà, plus que jamais,
09:02il faut enseigner la Shoah aux enfants dans les écoles,
09:05et pas qu'au sein de la communauté, en fait.
09:09Il y a une transmission, il faut qu'elle se fasse au plus grand nombre.
09:13Dernière question, rapidement.
09:15Alors, vous avez la réponse.
09:16Qu'est-ce qui fait que l'on survit ?
09:17L'envie de vivre.
09:20L'envie de vivre.
09:21L'amour, aussi.
09:24En tout cas, je vous conseille de lire.
09:26C'est un très joli livre.
09:27Ça s'appelle Pépé Jacques.
09:28C'est paru aux éditions Robert Laffont.
09:30Merci beaucoup, Laurie Suleva.
09:31Merci, Anne.
09:32Sous-titrage Société Radio-Canada
09:35C'est parti.
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