00:00Non, Gustave Courbet ne se retournera pas dans sa tombe, son chef-d'oeuvre, un enterrement aornant, est sauvé.
00:11Cette pièce majeure du musée d'Orsay était sévèrement blessée, mordu par le temps.
00:18Des craquelures, un châssis déformé par le poids d'une toile devenue trop lâche,
00:23des couches de vernis jaunies et des couleurs d'origine assombrie.
00:27En 2025, un chantier de restauration monumentale a été lancé au cœur même du musée
00:32pour permettre au public de suivre en direct, à travers des vitres, la cure de Jouvence en cours.
00:39Le défi était de taille car avec ce tableau, Gustave Courbet a révolutionné l'histoire de l'art.
00:44Mais pourquoi en 1850, cette oeuvre a-t-elle fait l'effet d'une véritable bombe esthétique ?
00:59Au salon de 1850, le tableau attire les foudres des critiques.
01:04Premier choc, les dimensions.
01:083,15 mètres de haut, 6,68 de large.
01:12La toile est immense et à l'époque, c'est du jamais vu pour un tel sujet.
01:17Pour comprendre le scandale, il faut remonter à 1667, lorsque l'académie de peinture établit la hiérarchie des genres.
01:25Une classification qui impose des règles académiques très strictes.
01:29Ainsi, les très grands formats sont jalousement réservés aux sujets dits « nobles ».
01:33Scènes bibliques, mythologiques ou grands événements historiques de l'État.
01:38Or, que prétend faire Courbet ?
01:41Il utilise ce format XXL pour peindre une inhumation anonyme dans un patelin paumé de Franche-Comté.
01:51La transgression est totale.
01:53Il élève une scène quotidienne de campagne au rang de la grande peinture d'histoire.
01:58Pour ce faire, le peintre a fait poser les vrais habitants d'Ornans, la petite ville de Franche-Comté où
02:03il a grandi.
02:04Il y a son père, de profil, au milieu, ici, juste au-dessus de l'homme qui essuie ses larmes.
02:09Et il y a sa mère et ses deux petites sœurs, complètement à droite.
02:16Ce qui provoque la foudre des critiques, c'est le refus catégorique de Courbet d'idéaliser ses personnages.
02:22Le jeune trentenaire rebelle montre la vie comme elle est, et ça, ça ne se fait pas, en tout cas
02:28pas au milieu du XIXe siècle.
02:31Voyez ces deux bœufs d'eau au visage rougi au centre du tableau.
02:35Ils sont censés incarner une certaine discipline religieuse.
02:39Le célèbre critique Théophile Gautier s'étrangle devant leur trogne frottée de vermillon et leur attitude avinée.
02:49Au total, 46 personnages grandeur nature, représentés avec une fidélité brute presque terreuse.
02:56Les critiques s'insurgent donc contre cette laideur vulgaire et cette trivialité.
03:01Pour eux, ce tableau ressemble à une peinture de baraque foraine, ou à une imagerie populaire.
03:06Mais Courbet ne lâche pas le morceau et déclare « Je veux encanailler l'art ».
03:11Mais au fait, qui va finir dans ce trou béant de la fosse au centre du tableau ?
03:17Pour Gustave Courbet, il n'y a pas de mystère.
03:20C'est le romantisme et ces chimères idéalistes qu'on enterre définitivement.
03:25La peinture académique avec ses dieux antiques, ses héros et ses anges, c'est fini.
03:29« Comment voulez-vous que je peigne des anges ? Je n'en ai jamais vu », proclame le peintre.
03:34L'art doit désormais peindre le monde tel qu'il est, et dans toutes ses aspérités.
03:39C'est l'acte de naissance officiel du réalisme.
03:45Mais ce tableau est aussi politique.
03:47Dans le contexte tendu de 1850, où la Seconde République vacille,
03:52cette œuvre horizontale, où paysans, bourgeois et vétérans de 1793 se côtoient sur un pied d'égalité,
03:59devient un manifeste pour la démocratie dans l'art.
04:02C'est l'affirmation que chaque citoyen, même le plus humble,
04:06a le droit à sa représentation politique et artistique.
04:09Comme Jean-Antoine Houdot, son grand-père, lui répétait
04:12« Cris fort et marche droit ! »
04:15Et c'est exactement ce que fait Courbet avec ce chef-d'œuvre.
04:18Pourtant, quand en 1855 Courbet veut exposer sa toile lors de l'exposition universelle,
04:23elle est refusée.
04:25Meurtri, le peintre décide alors de construire à ses frais
04:28un pavillon près du lieu de l'exposition pour que le public puisse l'admirer.
04:34C'est dire combien il y tenait.
04:36Après un siècle passé au Louvre, le tableau fut transféré en 1986 au musée d'Orsay,
04:42où l'on peut désormais venir le contempler dans sa beauté retrouvée.
04:48Sous-titrage Société Radio-Canada
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