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  • il y a 9 mois
Pierre Lemaitre, écrivain, présente son nouveau roman “Les belles promesses” (Calmann Lévy).

"La famille Peltier est une de ces familles heureuses des Trente Glorieuses, où la France va bien. Mais dans tous les pays qui vont bien, il y a beaucoup de gens qui ne vont pas bien, et le roman tente justement de montrer la place des exclus", raconte Pierre Lemaitre, auteur des Belles promesses, son dernier roman consacré à la période des Trente Glorieuses.

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Transcription
00:00Grand entretien ce matin avec Marion Lourdes, nous avons le bonheur de recevoir l'un de nos plus grands écrivains,
00:07formidables auteurs de livres policiers notamment, pris Goncourt en 2013 pour son roman « Au revoir là-haut » adapté au cinéma.
00:15Il nous plonge depuis quelques années dans l'histoire et notamment au cœur des 30 glorieuses en suivant ce qu'il appelle la petite galaxie Pelletier.
00:25« Les belles promesses » c'est le titre de ce dernier volume qui vient de paraître et formidable livre qui poursuit cette saga.
00:34C'est l'un des livres les plus attendus de cette rentrée littéraire, il est publié chez Calman Lévy.
00:39Question, réaction chers auditeurs au 0145 24 7000 ou sur l'application Radio France.
00:46Bonjour Pierre Lemaitre.
00:47Bonjour.
00:47Et bienvenue, quel bonheur de vous recevoir « Les belles promesses ».
00:52C'est d'abord la promesse de passer un somptueux moment à vous lire et c'est le titre de ce dernier roman consacré à la période des 30 glorieuses.
01:01Le premier d'entre eux, Le Grand Monde, s'ouvrait en 1948.
01:04On est maintenant autour des années 60-63 toujours avec cette famille Pelletier.
01:10Les belles promesses ce sont celles des 30 glorieuses, l'espoir d'un avenir radieux pour reprendre le titre du livre précédent.
01:18On suit toujours la petite galaxie Pelletier mais là, on n'y croit plus.
01:24Alors on n'y croit plus, j'espère que le lecteur, la lectrice vont y croire un petit peu quand même, qu'on ne va pas les décourageux.
01:29En fait, la famille Pelletier, elle est une de ces familles heureuses des 30 glorieuses.
01:34Les 30 glorieuses c'est une période où, c'est un stéréotype maintenant, une image d'épinal, la France va bien.
01:39Mais dans tous les pays qui vont bien, il y a beaucoup de gens qui ne vont pas bien.
01:42Et le roman tente justement, autour de la famille Pelletier, de montrer la place des exclus.
01:46Mais alors, comment est-ce que le romancier s'empare d'une page d'histoire comme celle-là ?
01:50Vous connaissez l'adage, les pages d'histoire en histoire sont des pages blanches.
01:55Vous, vous êtes habitué à vous emparer de moments historiques extrêmement puissants, extrêmement forts.
02:00Et là ?
02:01Là, j'ai eu une grosse déconvenue parce que comme je rentrais dans des années que j'ai vécues,
02:05j'ai pensé que je pouvais compter sur ma mémoire.
02:07Et alors, grand mal m'en a pris parce qu'en fait, la mémoire transforme tellement les choses
02:11que tout ce que je croyais vrai était faux et tous mes repères sont brouillés.
02:15Donc, il a fallu que je me retourne du côté de l'historienne avec qui je travaille, Camille Clairé,
02:19pour me remettre les idées en place.
02:21Et alors, puisque vous parlez de l'histoire, il y a évidemment un énorme travail de documentation.
02:25On en voit un aperçu à la fin.
02:26On vous racontait par exemple toutes les revues que vous avez lues pour parler du monde agricole.
02:31Vous avez pris quand même des libertés.
02:32Par exemple, faire apparaître une barbie en 1963.
02:34Mais je m'en suis excusé.
02:35Voilà, vous vous en excusez.
02:37C'est des menus libertés parce qu'en réalité, le travail de documentation, il est énorme.
02:41Y compris, alors, il y a le périphérique qui joue, la construction du périphérique qui joue un grand rôle dans le livre.
02:46Y compris, vous avez fait un travail de terrain.
02:47Oui, le périphérique m'a passionné depuis très longtemps.
02:51Je voulais à l'origine faire une série télé.
02:53Et donc, j'ai passé mes nuits.
02:54Sur le périphérique.
02:55On m'a ouvert les portes et puis j'étais sur le périphérique qui ferme toutes les nuits par tronçon pour des raisons de maintenance et de réparation.
03:04Et en fait, j'ai passé beaucoup, beaucoup de temps sur le périphérique.
03:06C'est un truc que je connais bien et je guettais l'occasion de le mettre en scène.
03:10Je l'ai trouvé ici avec les belles promesses.
03:12Et il faut dire d'ailleurs que ce périphérique, ça n'est pas seulement comme une sorte de personnage ou de toile de fond ou de décor.
03:18C'est véritablement un symbole, sa construction de cette époque dont on vous ancre le roman.
03:24Le symbole de la modernité, je vous cite, cette débauche d'énergie, d'argent, de technique et de sueur était mise au service de l'objet emblématique de l'époque,
03:33du produit idéal du capitalisme qui était devenu la voiture.
03:38Le périphérique est notre talon d'Achille.
03:41Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire, Pierre Lemaitre ?
03:44Ça veut dire qu'au nom de la modernité et sur une espèce de fantasme de modernité,
03:49on construit ce boulevard périphérique comme étant une ceinture quasiment de protection de la capitale.
03:54Et on se rend compte qu'elle est extrêmement poreuse, cette ceinture,
03:57et que n'importe quel grain de sable peut transformer d'un seul coup le périphérique en un cauchemar.
04:03Et qui bloque le périphérique, bloque Paris.
04:05Qui bloque Paris, bloque la France.
04:07Qui bloque la France, bloque l'Europe.
04:08Vous voyez un petit peu la chaîne de conséquences.
04:10Mais il faut dire à ceux qui seront vos lecteurs et qui sont nos auditeurs ce matin,
04:15qu'on trouve un certain nombre de thèmes qui reviennent dans vos livres.
04:18L'enfance cabossée, les corps qui sont meurtris.
04:22Et la vengeance, la vengeance que vous aimez, que vous adorez comme thème.
04:27Je dois avoir des comptes à régler.
04:27Il n'y a pas de bon polar, oui c'est possible, sans un personnel qui se venge.
04:32Oui, alors la vengeance a fait partie des grandes passions humaines sur lesquelles on a le plus de plaisir à travailler quand on vient du polar.
04:42Parce que tout le monde connaît ça, tout le monde a un appétit de justice.
04:45Vous voyez, c'est quelque chose d'extrêmement ancien.
04:47Les enfants disent, c'est pas juste.
04:49Et en fait, cette notion d'injustice, elle est directement corrélée à la notion de revanche, voire de vengeance.
04:55C'est du pain béni pour un auteur.
04:56Mais vous venez du polar, vous, et c'est un vrai défi en l'occurrence pour un écrivain.
05:00Parce que c'est un genre de polar que vous nous livrez avec une enquête, etc.
05:03Mais en fait, le coupable, on le connaît déjà depuis deux volumes.
05:06Vous avez raison.
05:07C'est un espèce de faux polar.
05:08C'est-à-dire que je place le lecteur dans une situation un petit peu particulière, d'être à la fois jugé parti.
05:13Mais comment nous maintenir en haleine avec cette fin déjà connue en partie ?
05:16Ah ben, ça a un nom, ça s'appelle la technique.
05:18C'est la technique taratif.
05:19Donnez-nous au secret.
05:20Vous savez, le roman, c'est aussi un métier.
05:23C'est un art, mais c'est aussi un métier.
05:24Et une manipulation dont vous êtes un spécialiste, un champion du monde.
05:30Écoutez, en fait, rien n'est plus plaisant dans la littérature que de se faire avoir par l'auteur.
05:34En fait, notre plaisir, le plaisir de la lecture, c'est celui d'être manipulé pour la bonne cause.
05:39Donc, c'est ce que j'essayais de faire.
05:41Ah mais c'est un bonheur d'être manipulé par vous Pierre Le Maître.
05:44Et surtout, quand on a des surprises, on va parler de l'intrigue.
05:47Il y a des moments plus dramatiques, notamment la guerre d'Algérie.
05:50On va y voir dans un instant.
05:51Mais il y a la toile de fond historique et des questions qui résonnent encore aujourd'hui,
05:56notamment dans l'actualité avec l'agriculture et l'agriculture intensive.
06:00Mais ce qui est fascinant dans les remerciements, c'est que vous remerciez.
06:03Alors, la liste est géniale.
06:04À la fois des historiens, des spécialistes de l'agriculture, du périph, bref.
06:09Mais vous remerciez aussi François Rabelais, Paul Auster, Charlotte Bronté, Romain Garry et Pierre Le Maître.
06:17Oui, ah bah oui.
06:18Non mais c'est la première fois que je vois ça, c'est génial.
06:20Écoutez, quand je cite les autres, je les remercie, je les nomme.
06:24Il n'y a aucune raison de me traiter plus mal.
06:26On parlait du périphérique et de ce grand projet qui est un peu structurant dans le roman.
06:31Et puis, il y a effectivement, Aline disait, la question agricole et la question du remembrement agricole qui est aussi également structurant.
06:38On retrouve des passages qui pourraient être écrits aujourd'hui avec les agriculteurs inquiets qui ont manifesté hier.
06:43Il y a la FEDE, le syndicat qui veut maintenir les prix bas.
06:45Il y a le ton qui monte entre les agriculteurs et les autorités.
06:49On avait secoué quelques fonctionnaires.
06:51C'est comme ça que vous l'écrivez.
06:52Puis cet épisodier qui ravage les cheptels de bovins.
06:56L'histoire, elle est intéressante aussi quand elle résonne avec aujourd'hui ?
06:59Oui, alors elle est intéressante.
07:01En fait, la littérature, c'est une machine à décrypter le réel, à comprendre le réel qui nous entoure.
07:05Alors, on est un petit peu frappé quand on pense à l'agriculture.
07:07Au fait que les faits ont l'air de se répéter, je dirais d'une manière presque mécanique,
07:11on a l'impression que les problèmes sont les mêmes.
07:1360 ans plus tard, 70 ans plus tard, ça fait un peu désordre de penser qu'on n'a pas réglé ça.
07:17En fait, ce que j'ai trouvé moi d'émouvante à traiter dans le roman,
07:20c'est une petite exploitation agricole qui a une double particularité et une double faiblesse.
07:24C'est à la fois des paysans, une famille modeste et en même temps, ce sont des immigrés.
07:28Et donc, en fait, les deux problèmes, quand ils sont liés, créent du handicap social qui est assez lourd.
07:33Alors, un mot d'ailleurs de la présence de la guerre d'Algérie,
07:36puisqu'elle est en toile de fond et il y a la manière dont on les nomme.
07:40Et les mots comptent, évidemment, plus que tout quand on est romancier.
07:43Les événements d'Algérie, comme on disait à l'époque.
07:47Pourquoi vouloir s'emparer de ce qu'on peut aujourd'hui appeler de mémoire post-traumatique
07:51pour l'installer comme toile de fond d'une histoire, d'une saga familiale ?
07:56J'essaye de montrer que ce jeune paysan immigré qui est envoyé en Algérie
08:01ne comprend pas bien parce qu'il est mal placé sur l'échiquier social
08:06pour comprendre cette guerre dans laquelle on l'emmène
08:08et parce que le colonialisme est en train de revenir.
08:11Regardez ce qu'est en train de faire Trump aujourd'hui.
08:13C'est un néocolonialisme, c'est du colonialisme moderne.
08:16Et donc, comme nous avons, nous, notre part d'histoire coloniale,
08:19il n'est pas mauvais, quand on est dans une période où on parle de cette guerre d'Algérie,
08:23de la mettre suffisamment en scène pour rappeler au lecteur, à l'électrice qui aura envie de s'en souvenir
08:28que le colonialisme, c'est quelque chose qui ne s'éteint pas facilement
08:31et qui même peut, de temps en temps, ressurgir à notre insu.
08:35Le lecteur s'en souvient, d'ailleurs.
08:37Vous le s'adressez régulièrement au lecteur.
08:40Et nous, on va s'adresser à notre auditrice, Véronique,
08:43qui est avec nous ce matin sur France Inter.
08:44Bonjour, Véronique.
08:46Oui, bonjour.
08:47Bonjour.
08:48Et bienvenue dans le grand entretien avec Pierre Lemaitre.
08:50Je vous remercie de prendre ma question.
08:53Je suis une fan absolue de Pierre Lemaitre et je suis frustrée.
08:57Ah oui ?
08:57Je vous ai connue avec Rob Demarié et je vous adore en écrivant de Polar
09:04et j'aimerais savoir s'il est dans vos projets de retourner dans ce genre littéraire.
09:09Alors, vous allez vous y retrouver un petit peu malgré tout,
09:12mais c'est vrai qu'il y a ceux qui sont des inconditionnels de Polar pur et dur.
09:17Véronique, vous venez de me décider.
09:18Venez de me décider.
09:21Donc, je vous promets, promis juré.
09:23Et puis, je reviendrai ici au micro de France Inter pour savoir s'il est tenu parole.
09:27Je vais publier un roman noir pour vous faire plaisir.
09:30Disons, allez, au début de l'année prochaine, si ça vous va.
09:33D'accord ?
09:33Au début de l'année prochaine, donc après la robe de mariée, après Alex ?
09:36Après Alex, oui.
09:37Un roman noir que je prévois de publier l'année prochaine.
09:40Vous savez, de temps en temps, c'est pas mal de sortir aussi un tout petit peu du cadre dans lequel on travaille habituellement.
09:47Retrouver de l'énergie nécessaire, c'est de temps en temps en revenant à ses premières amours.
09:52Mais parce que là, c'est le septième volume que vous passez avec la famille Pelletier.
09:55Oui, tout à fait. Il en reste trois à venir.
09:56Vous avez dit que vous alliez peut-être intercaler.
09:58Donc, vous nous le confirmez, l'écriture d'un roman noir, parce que ça vous permet de vous ressourcer.
10:02Tout à fait.
10:02C'est surprenant de dire ça. Comment c'est possible ?
10:05C'est parce que j'ai commencé par là.
10:06Donc, la source, c'est ce qui vient au début.
10:09Et ce qui est venu au début, d'abord, c'est le roman noir, c'est le polar.
10:12C'est dans ce domaine-là de la littérature que j'ai trouvé mon énergie narrative.
10:17Et de temps en temps, c'est pas mal d'y retourner pour retrouver justement cette énergie, être sûr qu'on repart sur un bon pied.
10:23Il y a aussi le théâtre.
10:24Vous venez du polar, mais on oublie que votre grande passion, comme vous le dites, c'est le théâtre.
10:29Il y a une dimension qui est toujours très théâtrale dans vos personnages, notamment dans vos derniers romans, tragi-comiques, maladroits.
10:37On peut s'en moquer, on peut les juger.
10:40Le théâtre, il vous inspire pour écrire vos romans.
10:44À propos de Philippe, je vous cite, il repoussa le tiroir, tourna la tête en tous sens, regardant éperdument à droite, à gauche.
10:51Il pensa un instant se jeter par la fenêtre et parce qu'il l'avait vu à la télévision dans une pièce de théâtre.
10:57Qu'est-ce que vous apporte le théâtre dans votre travail ?
10:59Je m'en sers beaucoup pour charpenter.
11:04Vous savez, le théâtre se construit par actes et c'est une très bonne manière, si vous voulez, d'ordonner sa pensée narrative quand on essaie d'expliquer quelque chose, une scène.
11:13Donc, je travaille par actes et je m'en sers beaucoup au niveau des dialogues, c'est-à-dire pour avoir des dialogues vivants.
11:18Finalement, je les joue un petit peu comme au théâtre, ce qui me permet de garder un petit peu de fraîcheur et un petit peu de spontanéité chez les personnages.
11:24Mais c'est vrai que quand on voit le format de cette série, de ces sept volumes, il va y en avoir dix à terme, c'est ce que vous avez annoncé, ça ressemble plutôt à une série.
11:32En réalité, vous, vous avez déjà fait des séries. Est-ce que c'est quelque chose que vous envisagez de faire sortir cette saga en série ?
11:39Alors, moi, je n'ai pas de projet. Le gros projet sur cette tétralogie, c'est de faire un podcast avec nos amis de France Culture.
11:48On devrait avoir cette production-là pour l'année prochaine. Je suis très heureux, j'adore la radio et je suis très content.
11:54Et vous rendez hommage d'ailleurs à l'extraordinaire Emmanuel Laurentin, grand ami de France Culture.
11:59Oui, oui, oui. Je l'ai beaucoup lu, notamment sur Les Paysans. Son travail m'avait été très utile.
12:06En fait, ce sont des films à reconstitution, des costumes, des voitures d'époque.
12:13Donc, en fait, ce sont des films chers et des séries chères.
12:16Donc, je ne suis pas sûr que le cinéma ait les moyens aujourd'hui d'investir ça et pas davantage la série.
12:22Donc, je n'y crois pas trop. Mais par contre, avoir le plaisir du théâtre, Au revoir là-haut, va passer au théâtre dans deux ans.
12:29Je vais avoir le plaisir de l'opéra, puisque un de mes livres va faire l'objet d'un opéra à l'opéra Garnier.
12:35J'ai maintenant le podcast.
12:37Oui, un opéra à partir de Mirois de nos peines. Alors ça, c'est une chose qui m'enthousiasme.
12:41Donc, l'opéra, la BD, la radio, le podcast.
12:44Et peut-être un film, puisque vous y êtes déjà passé avec Au revoir là-haut et que votre roman Alex est en projet.
12:51Oui, avec l'ami Louis Le Terrier, oui, bien sûr.
12:55Qui est cinéaste et qui travaille à Hollywood et qui s'est emparé de cette histoire absolument extraordinaire et que je conseille, celle de la petite Alex.
13:03Marie-Laure, sur l'application France Inter, vous dit qu'elle vous en conjure.
13:08Ne vous arrêtez pas. Continuez de nous faire vivre les aventures de la famille Pelletier.
13:13Vous voyez, vous avez deux catégories de lecteurs.
13:15Vous avez réussi à réconcilier les lycéens avec la lecture.
13:18Chaque extrait de la saga lui en cours est un moment fort tant l'écriture est acérée, dit Marie-Laure.
13:24Le regard vif, la liberté vraie, signé un professeur de lettres inconditionnel.
13:28Oui, alors, je vais vous dire, Alissa, c'est vraiment parmi les choses qui me font le plus plaisir.
13:33On est dans une période où c'est plus difficile de faire lire les jeunes qui sont maintenant beaucoup plus accros aux écrans et aux smartphones.
13:40Et aider une jeunesse à revenir vers la lecture ou à s'emparer de la lecture, pour un romancier aujourd'hui, c'est une vraie récompense.
13:48C'est une vraie récompense, ce serait de retrouver à la fois un auteur, vous, Pierre Lemaitre, et puis il y a David qui, lui, manifeste sa joie de retrouver les Pelletiers.
13:55Quel régal, plus que jamais, écrit-il, belle promesse achetée hier, difficile de le lâcher cette nuit.
14:01Apparemment, vous donnez des insomnies, même quand vous ne faites pas les polars les plus sombres.
14:05Très épaté par la capacité de l'auteur à nous remettre au diapason des Pelletiers en quelques lignes et très intrigué par ce sanglier.
14:11Je n'en dirai pas plus, il faut quand même laisser le mystère.
14:13Bonjour Jean-Louis et bienvenue sur France Inter.
14:17Bonjour Ali, bonjour Marion, bonjour Monsieur Lemaitre.
14:19Bonjour.
14:19Vous aviez une question, oui, donc, au maître, Pierre Lemaitre.
14:23Oui, au maître, bien sûr.
14:25Vos romans montrent souvent comment les vies ordinaires basculent sur un détail.
14:30Dans votre propre travail, quel est le détail, peut-être insignifiant, qui a déclenché votre dernier livre ?
14:35Merci.
14:37Merci à vous Jean-Louis pour votre question.
14:40Allez, les secrets de fabrication.
14:41Oui, secrets de fabrication.
14:43Je ne sais pas comment se fabrique un roman.
14:45Très franchement, si je pouvais répondre à votre question, je satisferais très volontiers votre curiosité.
14:49Mais un roman, c'est quelque chose qui est infuse très lentement.
14:52Et en fait, vous ne savez jamais très bien quels sont les considérants qui vous ont amené à un moment à ce que la sauce prenne.
14:58C'est-à-dire que le roman commence à exister vraiment.
15:01C'est un ensemble de choses, un ensemble de détails.
15:04Là, sur ce plan-là, vous avez absolument raison.
15:05Mais c'est très difficile à postériorer de retrouver, de recomposer en quelque sorte.
15:09Il n'y a pas une nécessité intérieure ?
15:11Vous la connaissez, la phrase de Victor Hugo, vous le remerciez.
15:13Je ne me sens pas assez.
15:14Un roman né d'une façon, en quelque sorte, nécessaire, avec tous ses chapitres, disait Victor Hugo.
15:19Oui, je ne me prends pas assez au sérieux pour prétendre à la nécessité de ce que je fais.
15:23J'essaie de donner du plaisir au lecteur parce que je pense qu'en littérature, le plaisir est aussi un mode de compréhension du réel.
15:30Il n'y a pas que la théorie, il n'y a pas que la pédagogie, il n'y a pas que l'explication.
15:33Le plaisir et la jubilation à lire est aussi un mode de compréhension du réel.
15:37Je me contente de ça et je ne parle pas trop de nécessité.
15:40J'essaie de ne pas trop me prendre au sérieux, malgré mon grand âge.
15:43À propos de romans et de romanciers, parmi les personnages centraux, c'est même presque le personnage central de ce volume-là.
15:50Il y a le frère cadet des Pelletiers, c'est François, qui est journaliste, qui est aussi romancier.
15:54On va s'apercevoir à la fin qu'il joue un rôle encore plus important que ce qu'on pensait, mais je n'en dis pas plus également.
15:59Il se documente, il enquête, il cherche l'inspiration.
16:01Qu'est-ce qu'il a de vous, François ?
16:03Alors, il a, je crois, une passion pour le réel, c'est-à-dire qu'il a envie de savoir la vérité.
16:09En fait, je pense quand même qu'un romancier, c'est quelqu'un qui cherche le vrai.
16:12Alors, la vérité, le vrai, c'est des catégories.
16:14Mais enfin, on cherche quand même à dire quelque chose que l'on croit être réel sur le monde qui nous entoure.
16:20Alors, on le fait de temps en temps avec une histoire qui date un petit peu.
16:23Celle-ci date des années 60.
16:25On va après s'approcher des années 70, 80.
16:27Mais en fait, je pense que François, et comme moi, il cherche à savoir le vrai.
16:30Alors, c'est un paradoxe parce que vous êtes dans nos vies de lecteurs.
16:35On s'attache depuis des années à cette famille à qui vous avez donné vie.
16:40On a l'impression de la connaître intimement.
16:42Il y a ceux qu'on déteste, il y a ceux qu'on aime, évidemment.
16:44En tout cas, on la suit.
16:45Et pourtant, vous n'avez commencé à publier que très récemment.
16:48Pourquoi est-ce que venir tardivement à cette écriture-là,
16:52ça a changé votre rapport à votre travail, à votre travail d'auteur ?
16:58Je suis un homme très lent.
17:00Donc, j'ai pris le temps de la réflexion.
17:02J'ai pris 52 ans de réflexion.
17:03Et au bout de 52 ans de réflexion, il m'a semblé que la réflexion était aboutie.
17:07Je me suis dit, là, maintenant, je peux peut-être me risquer.
17:09Et je l'ai fait.
17:10En fait, la vie est ainsi faite.
17:12J'ai toujours écrit, mais je ne l'ai pas toujours publié.
17:14Par bonheur, les éditeurs ont refusé mes premiers livres.
17:18Aujourd'hui, je serais drôlement compromis s'ils avaient été publiés.
17:21Mais il m'a fallu du temps pour m'autoriser à devenir un auteur.
17:24Je fais partie d'une classe...
17:25Ah, vous ne leur en voulez pas ?
17:26Non, non, non. Je les remercie beaucoup.
17:28Sérieusement ?
17:29Oui, oui, absolument.
17:29Les premiers livres que j'ai faits étaient assez mauvais.
17:32Et franchement, ils seraient aujourd'hui sur le marché.
17:34Il faudrait les porter dans ma biblio.
17:36Ça ne serait peut-être pas très facile.
17:37Non, ce que je veux dire, c'est que je viens d'une classe sociale assez défavorisée.
17:41Et dans laquelle s'autoriser à être écrivain, c'était un saut que n'importe qui ne peut pas se permettre.
17:46C'est ce que explique Annie Ernaud dans un certain nombre de ses livres.
17:50C'est difficile de changer de classe et d'aborder un métier intellectuel quand on est dans une famille qui ne l'autorise pas.
17:55Et vous, vous vivez comme un transfuge ?
17:58Oui, absolument.
17:59Avec la culpabilité, par exemple, qu'on peut trouver chez Annie Ernaud, ou en tout cas ce phénomène d'étonnement,
18:04mais cet engagement de toute façon qui fait qu'on n'oublie jamais d'où on vient ?
18:08Non, je n'ai pas de culpabilité.
18:11Ni de revanche ?
18:12Non, je n'ai pas le sentiment de la revanche parce que j'ai réussi.
18:15Vous voyez, si ma carrière n'avait pas été aussi réussie, peut-être que j'aurais cette idée-là un petit peu d'acrimonie.
18:21Mais enfin, je suis quand même un des auteurs les plus heureux qui puisse être, je fais partie des privilégiés de ce métier.
18:26Un nombre considérable de mes confrères ne parviennent pas à vivre de leur vie, de leur livre.
18:31Moi, j'en vis et j'en vis bien.
18:32Donc, j'ai gardé de ma culture l'idée que quand on est un privilégié, il faut s'en souvenir.
18:37Et maintenant, vous visez l'Académie Goncourt ?
18:39Si l'Académie Goncourt avait voulu de moi, elle me l'aurait déjà dit.
18:42Ou l'Académie Française ou une autre Académie, en tout cas, dans les bibliothèques, c'est déjà une très très belle place.
18:48Il y a Sandrine sur l'appli France Inter qui vous exprime son remerciement infini.
18:54Et elle a cet drôle de regard sur votre saga et sur les Pelletiers.
19:00Elle l'a guéri de son addiction au rougon macar.
19:04Oui, il y a une vraie similarité quand même.
19:05Oui, alors, il y a une similarité.
19:09J'ai moins d'ambition que Zola.
19:12J'ai moins d'ambition parce que j'ai aussi moins de talent.
19:14Donc, c'est corrélatif tout ça.
19:16Mais malgré tout, il y a quelque chose quand même qui est assez juste dans ce que dit cette auditrice.
19:20C'est qu'au fond, on a perdu un petit peu l'habitude dans l'édition française de faire des grandes sagas.
19:24Vous voyez, les grandes suites romanesques de 8, 7, 8, 10 volumes.
19:27On le faisait auparavant.
19:28On a eu les rougons macar, bien sûr.
19:30Mais enfin, à plus près, on a eu les Thibauts.
19:32On a eu la famille du Hamas.
19:35Donc, en fait, on a perdu un petit peu cette habitude.
19:39Il y avait quand même un bon demi-siècle que personne ne s'était attelé à une suite romanesque un petit peu d'ampleur, en quelque sorte.
19:45Et en fait, moi, ça m'est paru naturel.
19:47Je n'ai pas l'impression d'avoir commis un exploit en le faisant.
19:50C'est parce que c'est ce qui m'avait nourri.
19:52Donc, en fait, je suis nourri de ce que j'ai lu.
19:54Mais vous, vous dites dans un entretien que vous allez écrire encore trois livres,
19:56c'est-à-dire jusqu'à la chute du mur avec toujours cette même famille Pelletier.
20:01Vous êtes pessimiste.
20:02Vous dites, il me reste peut-être dix ans, entre guillemets, dix ans à vivre.
20:05Peut-être qu'on pourrait aller encore plus loin que la chute du mur, non ?
20:08Oui, alors, vous savez, tout le monde n'atteint pas l'âge canonique qui lui permet de réaliser toutes ses ambitions.
20:14Mais si je dis ça, ce n'est pas du pessimisme.
20:16C'est que l'espérance de vie des hommes aujourd'hui est à peu près connue.
20:19Donc, je m'inscris dans la moyenne parce que je suis moi-même un homme assez moyen.
20:23La seule chose qui est intéressante dans ma vie, c'est les livres que j'écris, le reste, vous savez.
20:28Il n'y a rien d'autre à faire, d'ailleurs.
20:30C'est le titre de l'un des chapitres qui termine ce livre absolument formidable
20:36et que je recommande chaleureusement, Les Belles Promesses.
20:39Pierre Lemaitre, c'est donc publié chez Calman Levy.
20:42Merci infiniment d'avoir été à la vidéo de France Inter.
20:45Merci.
20:45Et vive la lecture !
20:47Bien sûr, plus que jamais.

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