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  • il y a 11 mois
Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Vendredi 12 septembre 2025, l'auteur, Philippe Delerm. Son dernier ouvrage, "Le suicide exalté de Charles Dickens" est sorti aux éditions du Seuil.

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Transcription
00:00Bonjour Philippe Delerme. Bonjour. Vous êtes cet écrivain qui a su nous faire boire notre première gorgée de bière sans l'avoir peinte.
00:06Vos mots nous ont pourtant rafraîchis et désaltérés, offerts à l'un de ces petits plaisirs minuscules mais finalement essentiels.
00:13Vos ouvrages, vos recueils courts évoquant certains poèmes ont tous touché les lecteurs.
00:17Vous avez cette écriture qui nous embarque directe, souvent drôle, car vous êtes aussi un chroniqueur amusé,
00:23donc amusant de notre société avec cette particularité de vous nourrir aussi de ce que la littérature ou la poésie nous ont laissé de beau.
00:30Vous venez de publier Le Suicide exalté de Charles Dickens aux éditions du Seuil.
00:34Vous vous êtes intéressé aux dix dernières années du papa d'Oliver Twist, de David Copperfield ou encore de Pickwick.
00:40Il est considéré comme le plus grand romancier de l'époque, l'époque victorienne, donc entre 1837 et 1901.
00:46Il est toujours et encore aujourd'hui l'un des plus repris au théâtre, au cinéma, au music hall, à la radio, à la télévision.
00:52Charles Dickens, son humour et sa satire, son œuvre qui occupe, vous le précisez d'ailleurs, neuf volumes dans l'édition de La Pléiade aujourd'hui,
00:58ont pour autant toujours été classés dans la catégorie des écrivains pour enfants.
01:04Pourtant, il était bien plus que ça.
01:06Alors oui, il était cet infatigable défenseur des droits des enfants,
01:09mais aussi on oublie souvent l'éducation pour tous, de la condition féminine et autres causes, dont celle des prostituées.
01:14Vous dites qu'il est sans conteste l'auteur le plus mal lu.
01:17Ça veut dire quoi ?
01:18C'est vrai que c'est quelqu'un, on a l'impression que le mot même Charles Dickens, c'est un mot qui est entré dans la langue,
01:25qu'il est rentré dans la peau du public, parce que c'est vrai qu'il avait un vrai public populaire,
01:33notamment grâce à l'apparution de ses livres sous forme de feuilleton dans les journaux.
01:36Et puis surtout, à la fin de sa vie, une chose qu'on sait en fait assez peu, je m'en suis rendu compte,
01:42c'est qu'il a passé dix ans de sa vie en fait à une espèce de long suicide,
01:46en faisant des spectacles à partir de lectures publiques de ses œuvres.
01:50Tout petit déjà, il rêvait de devenir acteur.
01:53Quand il était adolescent, il a passé un concours pour être comédien,
01:56mais en fait il a été traumatisé par l'importance de ce concours.
01:59Il a été malade, il n'a pas pu le passer.
02:01Et donc en fait, il a toujours été non pas un acteur raté,
02:05mais quelqu'un qui avait besoin d'un rapport presque physique avec le public.
02:10C'est un rapport qui était jubilatoire, mais qui l'a épuisé,
02:14qui a constitué une espèce de long suicide en fait.
02:16Vous expliquez d'ailleurs qu'à 50 ans, il a compris effectivement que l'amour du théâtre,
02:23qui était en lui, était la fièvre en fait de l'écriture de ses romans.
02:27Il avait envie d'être un peu comme Barbara,
02:30de pouvoir dire ma plus belle histoire d'amour, c'est vous, à son public.
02:34Et tout de suite, il a eu un succès faramineux.
02:37Les salles ont été bondées.
02:39Et ce qui est assez curieux, c'est que ces spectacles étaient constitués
02:42d'écrits qui étaient ses premiers écrits,
02:46notamment Pickwick et Oliver Twist, un livre très, très drôle.
02:50Pickwick, c'est un livre, quand je le lis, je ris toujours.
02:53Et puis Oliver Twist, c'est au contraire extrêmement tragique,
02:55mais qui étaient deux aspects opposés et qui reproduisaient bien en fait
03:00un petit peu la condition humaine dans son ensemble.
03:02Ce qui est évident, par contre, c'est que quand on dit Charles Dickens,
03:05on a effectivement le premier mot qui nous vient en tête,
03:07c'est ce mot nostalgie, mais on a un sourire aux lèvres.
03:09Et vous dites d'ailleurs, il est tellement à tous qu'il est davantage à moi.
03:13Oui, ça c'est une chose que...
03:15C'est vrai que quand on aime un auteur, on aime bien qu'il vous appartienne.
03:19Je me souviens de Paul Léoto qui disait, à propos du neveu de Ramo,
03:21que quand il le voyait, quelqu'un lire, il avait envie de prendre ce livre
03:26parce qu'il ne voulait pas qu'il tombe dans de mauvaises mains.
03:28Mais donc, dans le cas de Dickens, on a un peu l'impression que c'est un ami particulier,
03:32en même temps que quelqu'un qui touche tout le monde,
03:35mais qui finalement n'est pas tellement lui.
03:37Et quelqu'un qui a eu un destin incroyable.
03:40Ce qui est peut-être le plus étonnant, c'est que ses parents,
03:43qui se moquaient un peu de son éducation,
03:45l'ont mis à 12 ans à travailler dans une usine de cirage
03:48où il collait des étiquettes sur des pots de cirage.
03:50Alors ça, c'est quand même un truc incroyable.
03:52Que le plus grand écrivain du monde soit quelqu'un qui, il y a 12 ans,
03:55était payé pour coller des étiquettes sur des pots de cirage.
03:59C'est quelqu'un qui a connu le peuple anglais dans sa misère,
04:02souvent dans Londres, mais en la pratiquant.
04:05Et ça, c'est une chose qu'un autre écrivain n'a pu connaître.
04:10Dans son oeuvre, quand on regarde bien, effectivement,
04:13il s'est beaucoup attaqué et attardé sur les déshérités.
04:16Il les a soutenus, il les a oubliés aussi beaucoup.
04:19Il s'est enorgueilli à défendre les victimes du vice et de la corruption
04:24avec une incarnation très forte au travers de sa voix et de son corps.
04:29Cette incarnation, effectivement, il a eu besoin de la vivre sur scène
04:32pendant une dizaine d'années avec des salles combles.
04:35Mais en même temps, c'est un peu ce qu'il a détruit.
04:37C'est-à-dire qu'il s'est rendu compte très vite
04:39que l'amour qu'on portait à ses personnages
04:41n'était pas l'amour qu'il hériterait, lui, de la part des gens.
04:46Oui, c'est vrai.
04:47Et il a eu vraiment cette impression très, très nette
04:51qu'il se consumait littéralement.
04:53D'ailleurs, les dernières années,
04:55quand il faisait cette espèce de tournée de rockstar,
04:58il était incapable de faire autre chose dans la journée
04:59que de rester allongé sur son lit
05:01et de prendre du laudanum, de la drogue,
05:04pour pouvoir monter sur scène le soir.
05:05Et ça paraît incroyable de voir qu'en fait,
05:09il ressentait une espèce de grand bonheur
05:11du fait de se sacrifier et de recevoir un amour
05:17qu'il ne recevait pas, effectivement, réellement, dans la vraie vie.
05:20Est-ce que vous avez le sentiment,
05:22parce que Forster, son meilleur ami,
05:23était contre le fait qu'il se « travestisse »,
05:26qu'il travestisse les textes et la qualité des textes
05:28qu'il offrait à son public,
05:30est-ce que vous avez le sentiment que le fait
05:32qu'effectivement il les ait interprétés sur scène,
05:34par moment à en être moqué,
05:36parce qu'il allait vraiment jusqu'au bout du bout,
05:38à dénaturer le plaisir qu'on peut avoir
05:41à découvrir les textes quand on lit
05:43avec les silences qui vont avec ?
05:45– Moi, je ne pense pas.
05:48Ce qui est impressionnant dans son cas,
05:51c'est qu'il y ait autant une écriture, un style,
05:53alors que par ailleurs, il y avait aussi une empathie,
05:57une façon de partager la vie des gens
05:58et la vie des gens de toutes conditions.
06:01Et moi, c'est une chose que j'admire énormément.
06:02Le fait de pouvoir être à la fois…
06:05Moi, je suis plus fasciné, a priori, par l'écriture.
06:08Et c'est vrai que j'ai eu l'occasion
06:11d'être prof de lettres pendant 37 ans.
06:13J'adorais lire, en mettant le ton,
06:14comme on dit, les textes des auteurs.
06:17Mais par contre, quand il s'agit des miens,
06:19je n'aime pas ça du tout.
06:20Je n'aime pas du tout souligner les effets d'écriture
06:22quand c'est dans son propre cas.
06:24Mais dans le cas de Dickens, c'est autre chose.
06:27Il faisait vivre des personnages.
06:28Et c'est donc qu'il était un peu extérieur à lui,
06:30ce rapport qu'il avait avec les autres
06:32et qui touchait tellement les autres.
06:34Il a cette chaleur, et c'est vrai.
06:36Et en même temps, on n'a jamais eu l'occasion
06:38d'entendre sa voix.
06:39Vous en êtes heureux de ça.
06:41Vous dites que ça…
06:42Oui, j'en suis heureux parce que je pense que
06:45peut-être qu'on trouverait la manière des grands comédiens,
06:49on la trouverait un peu emphatique peut-être.
06:51Mais ça procurerait une émotion.
06:54Et c'est ça qui m'intéresse.
06:56Cette émotion, elle est perceptible
06:57simplement dans ce qu'il écrit
06:59et aussi dans le fait d'imaginer ses spectacles
07:01et l'émotion qu'il pouvait communiquer.
07:04Et c'est ça qui m'intéresse.
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