00:00Bonjour Philippe Delerme. Bonjour. Vous êtes cet écrivain qui a su nous faire boire notre première gorgée de bière sans l'avoir peinte.
00:06Vos mots nous ont pourtant rafraîchis et désaltérés, offerts à l'un de ces petits plaisirs minuscules mais finalement essentiels.
00:13Vos ouvrages, vos recueils courts évoquant certains poèmes ont tous touché les lecteurs.
00:17Vous avez cette écriture qui nous embarque directe, souvent drôle, car vous êtes aussi un chroniqueur amusé,
00:23donc amusant de notre société avec cette particularité de vous nourrir aussi de ce que la littérature ou la poésie nous ont laissé de beau.
00:30Vous venez de publier Le Suicide exalté de Charles Dickens aux éditions du Seuil.
00:34Vous vous êtes intéressé aux dix dernières années du papa d'Oliver Twist, de David Copperfield ou encore de Pickwick.
00:40Il est considéré comme le plus grand romancier de l'époque, l'époque victorienne, donc entre 1837 et 1901.
00:46Il est toujours et encore aujourd'hui l'un des plus repris au théâtre, au cinéma, au music hall, à la radio, à la télévision.
00:52Charles Dickens, son humour et sa satire, son œuvre qui occupe, vous le précisez d'ailleurs, neuf volumes dans l'édition de La Pléiade aujourd'hui,
00:58ont pour autant toujours été classés dans la catégorie des écrivains pour enfants.
01:04Pourtant, il était bien plus que ça.
01:06Alors oui, il était cet infatigable défenseur des droits des enfants,
01:09mais aussi on oublie souvent l'éducation pour tous, de la condition féminine et autres causes, dont celle des prostituées.
01:14Vous dites qu'il est sans conteste l'auteur le plus mal lu.
01:17Ça veut dire quoi ?
01:18C'est vrai que c'est quelqu'un, on a l'impression que le mot même Charles Dickens, c'est un mot qui est entré dans la langue,
01:25qu'il est rentré dans la peau du public, parce que c'est vrai qu'il avait un vrai public populaire,
01:33notamment grâce à l'apparution de ses livres sous forme de feuilleton dans les journaux.
01:36Et puis surtout, à la fin de sa vie, une chose qu'on sait en fait assez peu, je m'en suis rendu compte,
01:42c'est qu'il a passé dix ans de sa vie en fait à une espèce de long suicide,
01:46en faisant des spectacles à partir de lectures publiques de ses œuvres.
01:50Tout petit déjà, il rêvait de devenir acteur.
01:53Quand il était adolescent, il a passé un concours pour être comédien,
01:56mais en fait il a été traumatisé par l'importance de ce concours.
01:59Il a été malade, il n'a pas pu le passer.
02:01Et donc en fait, il a toujours été non pas un acteur raté,
02:05mais quelqu'un qui avait besoin d'un rapport presque physique avec le public.
02:10C'est un rapport qui était jubilatoire, mais qui l'a épuisé,
02:14qui a constitué une espèce de long suicide en fait.
02:16Vous expliquez d'ailleurs qu'à 50 ans, il a compris effectivement que l'amour du théâtre,
02:23qui était en lui, était la fièvre en fait de l'écriture de ses romans.
02:27Il avait envie d'être un peu comme Barbara,
02:30de pouvoir dire ma plus belle histoire d'amour, c'est vous, à son public.
02:34Et tout de suite, il a eu un succès faramineux.
02:37Les salles ont été bondées.
02:39Et ce qui est assez curieux, c'est que ces spectacles étaient constitués
02:42d'écrits qui étaient ses premiers écrits,
02:46notamment Pickwick et Oliver Twist, un livre très, très drôle.
02:50Pickwick, c'est un livre, quand je le lis, je ris toujours.
02:53Et puis Oliver Twist, c'est au contraire extrêmement tragique,
02:55mais qui étaient deux aspects opposés et qui reproduisaient bien en fait
03:00un petit peu la condition humaine dans son ensemble.
03:02Ce qui est évident, par contre, c'est que quand on dit Charles Dickens,
03:05on a effectivement le premier mot qui nous vient en tête,
03:07c'est ce mot nostalgie, mais on a un sourire aux lèvres.
03:09Et vous dites d'ailleurs, il est tellement à tous qu'il est davantage à moi.
03:13Oui, ça c'est une chose que...
03:15C'est vrai que quand on aime un auteur, on aime bien qu'il vous appartienne.
03:19Je me souviens de Paul Léoto qui disait, à propos du neveu de Ramo,
03:21que quand il le voyait, quelqu'un lire, il avait envie de prendre ce livre
03:26parce qu'il ne voulait pas qu'il tombe dans de mauvaises mains.
03:28Mais donc, dans le cas de Dickens, on a un peu l'impression que c'est un ami particulier,
03:32en même temps que quelqu'un qui touche tout le monde,
03:35mais qui finalement n'est pas tellement lui.
03:37Et quelqu'un qui a eu un destin incroyable.
03:40Ce qui est peut-être le plus étonnant, c'est que ses parents,
03:43qui se moquaient un peu de son éducation,
03:45l'ont mis à 12 ans à travailler dans une usine de cirage
03:48où il collait des étiquettes sur des pots de cirage.
03:50Alors ça, c'est quand même un truc incroyable.
03:52Que le plus grand écrivain du monde soit quelqu'un qui, il y a 12 ans,
03:55était payé pour coller des étiquettes sur des pots de cirage.
03:59C'est quelqu'un qui a connu le peuple anglais dans sa misère,
04:02souvent dans Londres, mais en la pratiquant.
04:05Et ça, c'est une chose qu'un autre écrivain n'a pu connaître.
04:10Dans son oeuvre, quand on regarde bien, effectivement,
04:13il s'est beaucoup attaqué et attardé sur les déshérités.
04:16Il les a soutenus, il les a oubliés aussi beaucoup.
04:19Il s'est enorgueilli à défendre les victimes du vice et de la corruption
04:24avec une incarnation très forte au travers de sa voix et de son corps.
04:29Cette incarnation, effectivement, il a eu besoin de la vivre sur scène
04:32pendant une dizaine d'années avec des salles combles.
04:35Mais en même temps, c'est un peu ce qu'il a détruit.
04:37C'est-à-dire qu'il s'est rendu compte très vite
04:39que l'amour qu'on portait à ses personnages
04:41n'était pas l'amour qu'il hériterait, lui, de la part des gens.
04:46Oui, c'est vrai.
04:47Et il a eu vraiment cette impression très, très nette
04:51qu'il se consumait littéralement.
04:53D'ailleurs, les dernières années,
04:55quand il faisait cette espèce de tournée de rockstar,
04:58il était incapable de faire autre chose dans la journée
04:59que de rester allongé sur son lit
05:01et de prendre du laudanum, de la drogue,
05:04pour pouvoir monter sur scène le soir.
05:05Et ça paraît incroyable de voir qu'en fait,
05:09il ressentait une espèce de grand bonheur
05:11du fait de se sacrifier et de recevoir un amour
05:17qu'il ne recevait pas, effectivement, réellement, dans la vraie vie.
05:20Est-ce que vous avez le sentiment,
05:22parce que Forster, son meilleur ami,
05:23était contre le fait qu'il se « travestisse »,
05:26qu'il travestisse les textes et la qualité des textes
05:28qu'il offrait à son public,
05:30est-ce que vous avez le sentiment que le fait
05:32qu'effectivement il les ait interprétés sur scène,
05:34par moment à en être moqué,
05:36parce qu'il allait vraiment jusqu'au bout du bout,
05:38à dénaturer le plaisir qu'on peut avoir
05:41à découvrir les textes quand on lit
05:43avec les silences qui vont avec ?
05:45– Moi, je ne pense pas.
05:48Ce qui est impressionnant dans son cas,
05:51c'est qu'il y ait autant une écriture, un style,
05:53alors que par ailleurs, il y avait aussi une empathie,
05:57une façon de partager la vie des gens
05:58et la vie des gens de toutes conditions.
06:01Et moi, c'est une chose que j'admire énormément.
06:02Le fait de pouvoir être à la fois…
06:05Moi, je suis plus fasciné, a priori, par l'écriture.
06:08Et c'est vrai que j'ai eu l'occasion
06:11d'être prof de lettres pendant 37 ans.
06:13J'adorais lire, en mettant le ton,
06:14comme on dit, les textes des auteurs.
06:17Mais par contre, quand il s'agit des miens,
06:19je n'aime pas ça du tout.
06:20Je n'aime pas du tout souligner les effets d'écriture
06:22quand c'est dans son propre cas.
06:24Mais dans le cas de Dickens, c'est autre chose.
06:27Il faisait vivre des personnages.
06:28Et c'est donc qu'il était un peu extérieur à lui,
06:30ce rapport qu'il avait avec les autres
06:32et qui touchait tellement les autres.
06:34Il a cette chaleur, et c'est vrai.
06:36Et en même temps, on n'a jamais eu l'occasion
06:38d'entendre sa voix.
06:39Vous en êtes heureux de ça.
06:41Vous dites que ça…
06:42Oui, j'en suis heureux parce que je pense que
06:45peut-être qu'on trouverait la manière des grands comédiens,
06:49on la trouverait un peu emphatique peut-être.
06:51Mais ça procurerait une émotion.
06:54Et c'est ça qui m'intéresse.
06:56Cette émotion, elle est perceptible
06:57simplement dans ce qu'il écrit
06:59et aussi dans le fait d'imaginer ses spectacles
07:01et l'émotion qu'il pouvait communiquer.
07:04Et c'est ça qui m'intéresse.
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