00:00 Bienvenue au cœur de l'histoire, je suis Virginie Giraud.
00:07 Albert Camus, prix Nobel de littérature en 1957, est l'un des plus grands auteurs français.
00:13 Je vous prie de bien vouloir transmettre à l'Académie suédoise tous mes remerciements
00:18 pour avoir bien voulu distinguer mon pays d'abord et ensuite un écrivain français d'Algérie.
00:25 Il a aussi été un humaniste engagé pour l'égalité en Algérie entre les colons
00:29 et les indigènes.
00:30 Son génie et sa sincérité lui ont attiré la haine de l'Intelligencia de Saint-Germain-des-Prés.
00:36 Le journalisme me paraît d'abord la plus belle des professions.
00:39 Je trouve que c'est une excellente école de littérature dans la mesure naturellement
00:43 où on ne cède pas à ses facilités, en ce sens que ça vous apprend à dire vite et
00:47 droit et que pour moi c'est une des définitions du style.
00:50 A travers le destin de ce génie littéraire, c'est aussi l'histoire de l'Algérie
00:55 française vue par les intellectuels que je vais vous raconter dans un récit en deux parties.
00:58 Puisque à l'heure du couvre-feu, tout s'arrête, y compris les mitraillettes, qu'elles
01:02 visent les trop bruns ou les trop blancs.
01:04 Ici Alger, Georges Filsiou, Europe numéro 1.
01:07 Albert Camus, la chair et l'encre.
01:11 Épisode 1, l'étranger à la plume.
01:16 Nous sommes à Alger en 1924.
01:32 Monsieur Germain, un fringant hussard noir de la Troisième République avec sa jolie
01:36 moustache aux extrémités retroussées, se fraye un chemin dans le quartier pauvre de
01:41 Bellecour.
01:42 C'est là, dans les faubourgs, que vit son meilleur élève, le petit Albert Camus,
01:48 âgé de 11 ans.
01:49 Pour l'instituteur, cet enfant brillant, bon dans toutes les matières, est un petit
01:54 prodige.
01:55 Il lui donne même des cours particuliers gratuitement pour affûter son esprit.
01:59 Monsieur Germain sait que la grand-mère du petit garçon veut qu'il arrête l'école
02:04 pour commencer à travailler.
02:05 Et pour cause.
02:06 Sa famille est si misérable qu'elle n'est pas toujours sûre d'avoir de quoi manger
02:10 à tous les repas.
02:11 Dans un tel contexte, la vieille femme ne voit pas pourquoi Albert ferait des études.
02:18 Attablé dans le modeste appartement de la grand-mère de son élève, Monsieur Germain
02:24 essaie de la convaincre de laisser Albert passer un concours pour avoir une bourse d'études.
02:28 Comme ça, le lycée ne lui coûterait rien et plus tard, il aura une bonne situation,
02:34 ses études, ce sont un investissement.
02:36 La vieille dame résiste, mais l'instituteur plaide la cause de son élève avec passion.
02:42 Après une longue discussion entre les deux adultes, Albert entre dans la pièce.
02:47 Sa grand-mère a pris sa décision, celle qui déterminera le cours de son existence.
02:53 Quand Albert Camus s'installe avec sa grand-mère maternelle dans le quartier de Bellecour à
03:06 Alger avec son grand-frère et sa mère en 1914, il a seulement un an.
03:10 Son père, tout juste réquisitionné à la guerre, est mort à la bataille de la Marne
03:17 quelques semaines après son arrivée en métropole.
03:19 Catherine, sa mère, est sourde et analphabète.
03:23 C'est une femme fragile, écrasée par une merdure, qui dicte ses règles sévères à
03:28 la maison.
03:29 Elle entend élever ses petits-fils à l'aide de son air de bœuf.
03:32 Le petit pupille de la nation est scolarisé dès la fin de la guerre à l'école de
03:37 la rue d'Oméra.
03:38 Son instituteur, Louis Germain, a connu les tranchées.
03:42 C'est un de ces huissards noirs de la République, comme on appelait alors les instituteurs,
03:47 qui croit en son pays et en la méritocratie.
03:49 Germain est sévère.
03:51 Il veut que ses petits-élèves lui rendent des devoirs propres et sans faute.
03:57 Parmi la faune de ce quartier de colons misérables où il enseigne, un enfant détonne.
04:02 Germain remarque vite que le petit Camus n'est pas comme les autres.
04:06 Alors, il va se battre pour que ce gamin ait une bourse et poursuive ses études dans le
04:12 secondaire.
04:13 C'est lui qui convainc sa grand-mère de le laisser étudier plutôt que de le mettre
04:17 au travail.
04:18 Sans l'accord de cette femme, Germain n'aurait pas pu permettre à Camus d'échapper à
04:22 sa condition et d'avoir un jour le Nobel de littérature.
04:26 Mais chaque chose en son temps.
04:28 Albert Camus a 12 ans.
04:32 C'est la première fois qu'il prend le tramway et quitte les faubourgs crasseux
04:36 pour les beaux quartiers d'Alger, là où vit la bourgeoisie blanche.
04:39 Il découvre une ville de carte postale avec ses immeubles haussmanniens le long des grandes
04:45 avenues, ses bâtiments néo-moresques, ses jardins, ses terrasses de cafés ondragés
04:50 de palmiers et, non loin, le port qui s'ouvre sur la mer bleue.
04:55 Alger est alors la deuxième ville de France par sa taille et sa prospérité.
04:59 Mais ce n'est que la face éclatante et joyeuse d'un monde fragmenté où tous les
05:04 hommes ne naissent pas libres et égaux en droit.
05:06 Au lycée Émir Abdelkader, le jeune Camus fréquente la bourgeoisie.
05:11 Il découvre la honte d'être pauvre et la honte d'avoir honte.
05:16 Pourtant, il s'épanouit.
05:18 Il s'avère qu'Albert est un excellent gardien de but au foot et qu'il se voit
05:22 déjà joueur professionnel.
05:23 Mais à 17 ans, sa vie bascule, encore une fois.
05:27 Camus est envoyé à l'hôpital Mustapha réservé aux pauvres parce qu'il crache
05:36 du sang.
05:37 Ses poumons sont infectés par la tuberculose.
05:40 En 1930, on ne sait pas encore la soigner.
05:43 Albert va mourir.
05:46 Les médecins ne savent pas quand, mais ils lui assurent que son temps est compté.
05:50 Et quand on flirte avec la mort, on découvre l'urgence de vivre.
05:54 Albert ne jouera plus au foot, mais il se passionne pour la Nouvelle Revue Française,
06:03 le journal des amateurs de littérature.
06:05 À sa sortie de l'hôpital, il déménage chez un oncle boucher dans les beaux quartiers
06:10 d'Alger.
06:11 Ce Voltairien franc-maçon pousse son neveu sur la voie de l'écriture.
06:15 Son professeur de philosophie, Jean Grenier, l'encourage aussi.
06:20 Camus découvre la fureur d'écrire, l'expression des sentiments sur le papier et la possibilité
06:26 de faire entendre sa voix.
06:27 Avec quelques amis passionnés de l'être comme lui, il forme un petit groupe d'intellectuels
06:33 en devenir.
06:34 C'est dans ces années, auprès de ses amis, que s'éveille pour la première fois sa
06:38 conscience politique.
06:40 En cette année 1930, le président de la République, Gaston Dumergue, vient en Algérie,
06:52 qui est alors française, pour fêter le centenaire de la colonisation.
06:56 Il célèbre cette belle province française si prospère qui s'est modernisée avec
07:01 l'arrivée des Français qui ont construit des routes, des ports, des hôpitaux et des
07:06 écoles.
07:07 Camus est frappé par la présence des chefs de tribus indigènes qui sont venus présenter
07:12 leurs hommages au président.
07:13 Mais les Arabes, comme on les appelle alors, ne sont pas des Français comme les autres.
07:18 Ils sont soumis au régime administratif de l'indigéna.
07:21 Pour résumer leur situation, ils sont français, mais pas citoyens.
07:25 Les indigènes ne peuvent donc voter que pour élire les représentants de leur propre communauté,
07:30 ce qui ne pèse rien dans la vie démocratique.
07:33 Les indigènes sont aussi soumis à des taxes particulières et employés comme force de
07:38 travail par les colons sur les chantiers publics.
07:40 C'est sans doute parce qu'il vient d'un quartier miséreux et qu'il connaît maintenant
07:45 la bourgeoisie que Camus est sensible à leur sort.
07:47 Il se met à rêver d'égalité et de fraternité dans son Algérie qu'il aime tant, mais
07:53 dont les injustices structurelles le révoltent.
07:56 Cependant, il est encore bien jeune pour y changer quoi que ce soit.
08:00 À son âge, on est surtout préoccupé par l'amour.
08:03 En 1934, à 19 ans, Albert épouse une starlette algéroise, la piquante Simone Hyer.
08:17 Avec elle, il emménage dans les beaux quartiers.
08:20 C'est sa belle-mère médecin qui entretient le couple.
08:22 Mais dans le huis clos de leur nid d'amour, le jeune diplômé découvre les démons de
08:27 sa femme.
08:28 Simone est accro à la morphine et collectionne les amants.
08:31 Camus connaît son premier chagrin d'amour.
08:35 Pour le fuir, il vit la bohème, collectionne les maîtresses, monte des pièces de théâtre
08:40 et s'installe dans une maison avec un couple de lesbiennes.
08:43 C'est là qu'il commence à écrire ses premiers romans.
08:50 Plusieurs à la fois.
08:51 Et oui, on ne sait jamais si la tuberculose le rattrape.
08:55 Mais son professeur Jean Grenier ne les trouve pas assez bons.
08:59 Camus accuse le coup et reprend la plume.
09:01 C'est dans cette maison qu'à sa table de travail, il écrit l'inquipite de son
09:06 premier chef-d'œuvre.
09:07 Aujourd'hui, maman est morte.
09:09 Ou peut-être hier.
09:11 Je ne sais pas.
09:12 A peu près à la même époque que ses débuts littéraires, Camus se réjouit de l'élection
09:21 du Front populaire en 1936.
09:22 Comme il fait partie du Parti communiste algérien, il espère que l'Alliance des
09:27 Gauches favorisera l'avènement de l'égalité en Algérie.
09:30 Dès l'année suivante, en 1937, Maurice Viollet, alors ministre et ancien gouverneur
09:35 général d'Algérie, et Léon Blum, vice-président du Conseil des ministres, proposent le projet
09:41 Blum-Violet qui ouvrirait pleinement le droit de vote à une élite musulmane de 24 000
09:46 hommes sur 5 millions d'indigènes.
09:48 Les chefs des mouvements pour les droits des musulmans que fréquente Camus sont favorables
09:54 à ce projet qui, pour eux, est un premier pas vers l'égalité, voire l'indépendance
09:59 de l'Algérie.
10:00 Mais les colons les plus conservateurs qui comptent dans leur rang l'abbé Lambert,
10:04 le maire d'Oran, qui est, soit dit en passant, un sympathisant du fascisme et du nazisme,
10:08 s'opposent au projet Blum-Violet avec tant d'efficacité qu'il ne sera même pas
10:14 débattu au Parlement.
10:15 Dégouté, Camus commence à écrire des textes politiques où il prend la défense
10:20 des Arabes.
10:21 Selon lui, les Français devraient être fiers de les voir exiger la citoyenneté.
10:25 Albert Camus commence à être perçu par les notables Algérois comme un agitateur
10:31 pro-arabe.
10:32 D'ailleurs, il n'y a pas que les conservateurs qui se méfient de ses opinions.
10:36 Le parti communiste l'exclut également pour ses propositions.
10:40 Comme quoi, aucune forme de totalitarisme ne supporte les véritables humanistes, c'est
10:47 une constante que l'histoire ne dément jamais.
10:49 Camus comprend que c'est dans le journalisme qu'il pourra le mieux défendre ses idées.
10:57 Il intègre le journal Algers Républicain.
11:00 Le rédacteur en chef, Pascal Piat, admire sa jeune recrue.
11:04 Dans cette petite équipe, Camus se familiarise avec tous les postes des relectures à l'imprimerie.
11:10 Mais surtout, il a une plume.
11:12 Piat l'envoie en reportage en Kabylie où vivent les populations les plus anciennes
11:17 de l'Algérie présentes sur le territoire avant les invasions arabes.
11:20 Sa série d'articles est une réponse aux journalistes conservateurs qui veulent en
11:25 faire un Eden.
11:26 Mais c'est faux.
11:27 Camus constate sur le terrain combien les Kabyles sont opprimés et pauvres.
11:31 Les enfants vêtus de haïtons se disputent parfois les fonds de poubelle avec les chiens
11:36 et les parents ne rêvent que d'école pour leurs petits et surtout pour leurs filles
11:40 avides d'apprendre.
11:41 L'enquête intitulée « Misère de Kabylie » de Camus est un succès, mais un succès
11:47 qui dérange une partie de cette Algérie française bourgeoise qui ne connaît que
11:50 les terrasses des cafés à la mode.
11:52 Pourtant, Camus continue à fréquenter cette bourgeoisie à laquelle il appartient désormais.
11:59 Alors qu'il se fait un nom dans le journalisme engagé, il rencontre en 1940 Francine Faure,
12:07 une Oranèse venue à Alger pour ses études de mathématiques.
12:10 Elle est belle et douce.
12:11 Malgré les réticences de la famille Faure, Albert fréquente Francine et divorce de Simone.
12:19 Cette même année, alors qu'il est persona non grata à Alger, Camus s'installe à
12:26 Paris pour travailler dans le journal Paris Soir.
12:29 La Seconde Guerre mondiale a déjà commencé, mais les Français se croient à l'abri
12:33 derrière la ligne Maginot, une série de forts censés empêcher les Allemands d'attaquer
12:38 à nouveau la France.
12:39 Évidemment, cette ligne Maginot n'empêche rien du tout.
12:43 Les Allemands pénètrent en France en mai 1940 et écrasent toute résistance sur leur
12:47 passage.
12:48 Les Parisiens qui le peuvent font leur valise en urgence et se répandent sur les routes
12:53 pour fuir la capitale où seront bientôt déployés des drapeaux nazis.
12:56 Camus est du nombre de ceux qui s'exode.
13:00 Dans le coffre de sa voiture, il y a le manuscrit du roman qu'il a presque terminé.
13:05 Celui qui commence par "Aujourd'hui, maman est morte".
13:09 Pour découvrir la suite de ce récit consacré à Albert Camus, je vous donne rendez-vous
13:25 dès à présent sur votre plateforme d'écoute favorite.
13:28 Sous-titrage Société Radio-Canada
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