00:00 faut-il arrêter de lire les contes de fées aux enfants ?
00:02 Première réponse, c'est plus possible.
00:04 Le prince charmant, par exemple,
00:06 c'est toujours un homme valeureux qui va délivrer une jeune femme
00:09 qui attend dans son château qu'on vienne donner un sens à sa vie.
00:12 Blanche-Neige, on vous le rappelle, elle fait la cuisine pour sept mains
00:15 et il est possible qu'elle fasse la vaisselle toute seule.
00:18 Une bonne partie des féministes d'aujourd'hui, mais d'hier aussi,
00:20 voient dans ces histoires un bon moyen pour le patriarcat
00:24 de s'imposer dans les imaginaires des tout-petits.
00:26 Ça donne même lieu à des controverses assez intéressantes.
00:29 Par exemple, la Belle au bois dormant était-elle consentante
00:32 quand le prince l'a embrassée ?
00:34 Eh ben non, parce que ça fait cent ans qu'elle pionce.
00:36 Tout ça n'est pas du tout anodin.
00:38 Au milieu des années 70, le psychanalyste autrichien Bruno Bettelheim
00:43 publie une psychanalyse des contes de fées
00:45 qui explique que le conte de fées est comme un miroir magique
00:48 qui reflète certains aspects de notre univers intérieur
00:52 et qu'il montre aux enfants les obstacles qu'ils devront surmonter
00:56 pour atteindre la maturité.
00:57 Si les contes ont vraiment cette importance et cette fonction,
01:00 c'est pas une mauvaise chose de se demander
01:01 s'il faut encore les faire lire à nos enfants.
01:03 - Mais attends, c'est pas un peu trop woke tout ça ?
01:05 - Attends, une seconde, on y arrive.
01:06 Pour Jennifer Tamas, qui est spécialiste de littérature française
01:09 dans une fac américaine, il y a plusieurs problèmes
01:11 dans cette lecture un peu rapide des contes de fées.
01:13 Le premier, c'est qu'on leur a collé une grille de lecture
01:17 qui, trop souvent, a été dessinée par des hommes.
01:20 L'exemple typique, c'est Bettelheim,
01:21 un type qui plaque sur les contes une interprétation psychanalytique
01:25 un peu old school et impose une lecture genrée et simpliste.
01:28 Par exemple, si le chaperon est rouge,
01:31 eh ben c'est à cause des règles, tout ça, qui vont arriver, blablabla.
01:34 Je caricature un peu, mais les auteurs des contes
01:37 Perrault en France et les frères Grimm en Allemagne,
01:40 ils ont souvent emprunté des histoires
01:42 qui se transmettaient oralement et souvent par les femmes.
01:46 Et ils en ont prélevé ce qui les intéressait, eux.
01:48 Par exemple, dans bien des versions antérieures à celles de Grimm,
01:52 le petit chaperon rouge n'était pas du tout libéré par un chasseur.
01:54 Elle sortait elle-même de cette situation,
01:57 ce qui n'a absolument rien à voir.
01:58 Bref, ce n'est pas les contes de fées en eux-mêmes le problème,
02:01 c'est le "male gaze", c'est-à-dire le regard masculin
02:05 dont ils sont emprunts depuis très longtemps.
02:07 Alors, que faire ?
02:08 Eh ben, on peut commencer par lire des contes de fées
02:11 qui ont été écrits par des femmes.
02:13 Hélas, elles ne sont pas entrées dans les classiques
02:15 parce que la plupart du temps, ce sont des hommes qui ont décidé
02:17 ce qui devait être enseigné en classe ou pas.
02:19 Alors, juste un conseil de lecture, Madame Dolnoy.
02:22 Elle a écrit de très beaux contes et qui, en plus,
02:24 abordent parfois d'autres thèmes que les contes qu'on connaît.
02:27 La belle aux cheveux d'or,
02:28 le prince lutin,
02:30 la chatte blanche,
02:31 la biche au bois,
02:32 le rameau d'or,
02:34 le nain jaune.
02:35 Ensuite, on peut essayer de sortir de l'anachronisme
02:38 et éviter de porter un regard un peu trop caricatural,
02:41 voire faux, sur des textes qui ont été écrits
02:43 il y a longtemps et dans des contextes bien différents d'une autre.
02:46 Par exemple, prenons un roman très connu
02:48 et que vous avez peut-être lu ou étudié,
02:51 "Les liaisons dangereuses de Chauderlot de Laclos".
02:53 Ça raconte en gros les intrigues libertines
02:55 de nobles français du 18e siècle.
02:58 Et là-dedans, il y a un personnage qui s'appelle Valmont
03:00 et dont on ne peut pas dire qu'il soit doué d'un immense respect pour les femmes.
03:04 Si bien que, quand on lit ce roman aujourd'hui,
03:06 on peut se dire "mais ce type est un violeur
03:07 alors qu'il est décrit par son auteur comme un séducteur assez fascinant".
03:11 Alors, Chauderlot de Laclos serait-il un gros mascu macho ?
03:14 En fait, c'est plus compliqué que ça.
03:15 Le mot "séducteur", par exemple,
03:16 à l'époque, ça désigne quelque chose de beaucoup plus répréhensible
03:19 que ce qu'on entend aujourd'hui.
03:21 Et quand on lit bien le texte,
03:22 eh bien Laclos nous fait comprendre que son personnage est un vrai prédateur
03:26 et que tout le roman consiste à montrer ce qu'il y a de risque
03:30 à faire rentrer ce type de personne dans une maison.
03:32 Même chose pour la princesse de Clèves.
03:33 Des siècles d'interprétation nous l'ont dépeinte
03:36 comme une femme qui renonçait à l'amour parce qu'elle avait un problème.
03:40 C'est qu'elle était frigide.
03:42 Eh bien, c'est un regard masculin sur le texte
03:44 qui ne peut pas comprendre qu'une femme renonce à un homme aussi charmant qu'un amour.
03:48 En réalité, Madame de Lafayette décrit une femme qui est pleine de désirs.
03:53 Et si elle renonce à l'amour, c'est sans doute pour des raisons
03:55 beaucoup plus spirituelles et beaucoup plus admirables.
03:57 Bref, débarrassée du regard masculin,
04:00 tous ces textes prennent un sens nouveau.
04:02 Et surtout, ils nous donnent des billes pour aujourd'hui.
04:06 Il y a des héroïnes admirables, même dans les contes de fées.
04:10 Il y a des auteurs admirables qui ont été très oubliés.
04:14 Et des textes très anciens qui posent des questions
04:17 qui ne sont pas si loin de celles qu'on se pose aujourd'hui.
04:20 [Musique]
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